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CAROLINGIENS

 

 DOCUMENT   larousse.fr    LIEN

Carolingiens

Dynastie qui succéda en Gaule aux Mérovingiens en 751, restaura l'empire d'Occident (800-887), régna sur la Germanie jusqu'en 911 et sur la France jusqu'en 987.

Famille d'origine austrasienne, les Carolingiens ont, du viiie à la fin du xe siècle, progressivement « dilaté » le regnum Francorum de son berceau gaulois à l'ensemble des terres italiennes et germaniques. C'est ainsi que s'est constitué un vaste empire dont l'apogée territoriale coïncide avec le règne de Charlemagne (768-814), mais dont le caractère unitaire n'a pas résisté à la pratique du partage successoral auquel recoururent ses héritiers.

1. Les sources
1.1. Les annales
Pour l'essentiel, la trame des événements n'apparaît que dans des chroniques assez succinctes, telle celle de Reginon de Prüm (?-915), allant jusqu'en 906, ou dans des annales officielles, dont les plus célèbres sont les Annales royales (741-829) et les Annales dites d'Éginhard, composées également au temps de Charlemagne et que complètent dans le temps les Annales parallèles, celles de Saint-Bertin (prolongation des Annales royales pour les années 830-882, portant plutôt sur l’ouest du monde franc, future France) et celles de Fulda notamment (leur pendant pour la Germanie, jusqu’en 887).

1.2. Les histoires
Plus élaborés sont les textes narratifs qui précisent le contenu des documents précédents, éclairant plus particulièrement le temps de Charlemagne et celui de ses héritiers, auxquels Eginhard, Thégan et Nithard consacrent leurs œuvres essentielles : le premier, sa Vie de Charlemagne, le deuxième sa Vie de l'empereur Louis le Pieux, fils de Charlemagne, et le troisième son Histoire des fils de Louis le Pieux, dont l'étude doit être abordée en n'oubliant pas que les attitudes politiques de leurs auteurs ont pu influencer leur interprétation des faits ; ainsi Nithard prit parti en faveur de Charles le Chauve dans la querelle de succession qui l'opposa surtout à son frère aîné, l'empereur Lothaire.

1.3. Autres sources écrites

Moins suspects de partialité mais d'utilisation plus délicate sont les correspondances publiques et privées (celles d'Alcuin, d'Eginhard, d'Hincmar, de Loup de Ferrières notamment) et les ouvrages qui codifient des usages, tels que le De institutione regia de Jonas d'Orléans et le De ordine Palatii d'Hincmar de Reims. Il en va de même des sources diplomatiques, qu'elles soient ecclésiastiques (actes des synodes et des conciles, polyptyques des abbayes) ou surtout laïques (capitulaires, diplômes royaux). Ces dernières sources sont d'une valeur exceptionnelle et nous permettent de connaître les institutions politiques, économiques et religieuses.

1.4. Art et archéologie
À ces sources écrites, l'archéologie médiévale apporte d'utiles compléments d'information, en particulier en ce qui concerne la vie économique (trésors monétaires d'Amiens, de Rennes) ou la vie intellectuelle et artistique de l'Empire, surtout au ixe siècle (manuscrits, reliures, enluminures, etc.).
2. L’ascension des Pippinides (613-751)
Richement possessionnée en terres dans la région de Liège (Landen, Herstal, etc.), la famille carolingienne est directement issue de celle des Pippinides, qui entre dans l'histoire près d'un siècle et demi avant que l'un de ses membres accède à la dignité royale.
2.1. Pépin de Landen maire du palais d’Austrasie (vers 615-640)

Profitant des crises de succession qui affaiblissent périodiquement l'autorité des rois mérovingiens, par ailleurs ruinés par leurs trop importantes concessions foncières à leurs fidèles et surtout à l'Église, les Pippinides exercent, en effet, dès le début du viie siècle, la réalité du pouvoir en Austrasie, dont les rois Clotaire II puis Dagobert Ier confient le gouvernement à Pépin l'Ancien, dit Pépin de Landen. Chef de l'aristocratie austrasienne lors de la chute de Brunehaut en 613, maire du palais d'Austrasie (vers 615-640), celui-ci exerce cette fonction en alternance avec son gendre Ansegisel (vers 634-639), époux de Begga et fils de l'évêque de Metz, saint Arnoul, autre ancêtre des Carolingiens.

2.2. Grimoald et Childebert l’Adopté : une tentative de coup d’État ? (643-662)
Dès lors, la mairie du palais va rester pendant près d'un siècle la propriété des descendants de Pépin l'Ancien, dont le fils, Grimoald, n'hésite pas à faire assassiner le successeur, Otton, en 643, et à arracher à Sigebert III un acte d'adoption en faveur de son propre fils, Childebert (dès lors surnommé l'Adopté), à moins que, selon l’historien Matthias Becher, celui-ci ne soit en fait le fils de Sigebert, adopté par Grimoald pour évincer du pouvoir la reine Chimnechilde, veuve de Sigebert, et son fils Dagobert II. Quoi qu'il en soit, Grimoald règne, en fait, au nom de Childebert, de 656 à 662, date de son élimination probable par les Neustriens.

2.3. Une ascension réfléchie
Peut-être rendus prudents par l'échec de cette tentative prématurée d'usurpation (encore que Childebert, même fils de Grimoald, fût bien devenu un Mérovingien de manière tout à fait légale, par l’adoption), les Pippinides attendent dès lors près d'un siècle pour la renouveler avec succès. Pendant cette longue période, sous la direction successive des descendants communs d'Arnoul et de Pépin l'Ancien, c'est-à-dire Pépin le Jeune, dit de Herstal, et Charles Martel, respectivement fils et petit-fils d'Ansegisel et de Begga, ils se constituent une large clientèle en pratiquant une politique de concessions foncières. Charles Martel, notamment, prononce la confiscation des biens d'Église, dont il attribue les revenus à ses guerriers, affaiblissant par là même la seule puissance capable de s'opposer à la sienne à l'intérieur du regnum Francorum, celle du clergé.

2.4. Pépin de Herstal maître du regnum Francorum (687-714)
C'est cette politique qui permet à Pépin de Herstal de reprendre le contrôle de la mairie d'Austrasie dès 680, puis de remporter en 687 la victoire décisive de Tertry, qui lui assure également les mairies de Neustrie et de Bourgogne, qu'il abandonne parfois à son deuxième et à son troisième fils, Drogon et Grimoald II, afin de laisser à ces royaumes un semblant d'autonomie.

2.5. Charles Martel (714-741)
La succession de Pépin de Herstal
Un moment ébranlée par la crise successorale de 714 et par ses conséquences (assassinat de Grimoald II à Liège ; disparition de Pépin de Herstal au terme d'une longue maladie ; régence de sa veuve, Plectrude, au nom de son petit-fils Théodoald, âgé seulement de six ans ; révolte victorieuse de la Neustrie), la puissance des Pippinides est rapidement restaurée par un bâtard, Charles Martel, né vers 688 des amours de Pépin de Herstal et d'Alpaïde.

Vainqueur des Neustriens et de leur nouveau maire Rainfroi à Amblève en 716, puis à Vincy en 717, des Frisons et des Saxons en 719-720, enfin des Aquitains à Angers en 724, disposant par ailleurs du trésor de Pépin de Herstal, dont il enlève la garde à Plectrude en 717, Charles possède dès lors les moyens nécessaires pour restaurer l'unité de l'État franc, en particulier en procédant à la sécularisation des biens de l'Église et en venant finalement à bout de la résistance de tous ses adversaires germaniques, qu'ils soient bavarois, alamans (730), saxons (720-738) et frisons (733-784).

Le prestige de Charles Martel

Mais c'est surtout par les victoires qu'il remporte sur les musulmans, notamment à Poitiers, où il écrase en 732 les forces de l'émir d'Andalousie, Abd al-Rahman, qu'il acquiert un prestige assez grand pour fonder en légitimité sa dynastie. Il ne va pas pourtant jusqu'à la substituer à celle des Mérovingiens, qu'il s'efforce, au contraire, de faire survivre à elle-même à travers des souverains d'ascendance douteuse : Clotaire IV (718-719), Chilpéric II (715-721), l'homme des Neustriens, qu’il a récupéré, et Thierry IV (721-737), après lequel il se permet de laisser le trône vacant.
En fait, le transfert de pouvoirs des Mérovingiens aux Carolingiens, est pratiquement réalisé dès 737 lorsque Charles Martel décide de gouverner seul l'ensemble du regnum Francorum et, plus encore, à sa mort en 741, lorsqu'il procède au partage du royaume entre ses fils Carloman et Pépin, le premier recevant l'Austrasie, l'Alamannie et la Thuringe, le second la Neustrie, la Bourgogne et la Provence.

2.6. Pépin le Bref maire du palais (741-751)
L'œuvre de Pépin le Bref

Dès cette époque, et avant même l'abdication de Carloman en 747, la régénération du regnum Francorum est entreprise sur le triple plan religieux (rétablissement des assemblées synodales et de la hiérarchie ecclésiastique, à laquelle Carloman apporte une part encore plus active que son frère), administratif et monétaire (remise en vigueur des droits régaliens), politique et militaire (restauration de l'ordre franc en Aquitaine, en Bavière et en Alamannie aux dépens des ducs nationaux ; conquête de la Septimanie sur les musulmans). Tout naturellement, cette œuvre se poursuit au lendemain de l'accession de Pépin le Bref à la royauté en 751.

La prise de pouvoir par Pépin le Bref (751)
Un moment hésitant, puisqu'il s'abrite à son tour, entre 743 et 751, derrière la souveraineté théorique d'un « fantôme de roi, Childéric III » (Louis Halphen), le second fils et successeur de Charles Martel, Pépin le Bref (né vers 715), franchit le pas décisif en se faisant attribuer en 751 la dignité royale, contrairement à la tradition franque, mais avec l'accord du pape Zacharie. L'approbation de ce dernier est d'ailleurs soulignée par la cérémonie de Soissons, qui, à l'habituelle « élection » populaire par acclamation, ajoute une onction sainte qui fait du nouveau monarque l'élu de Dieu, l'oint du Seigneur et donc son mandataire sur terre. Par un curieux paradoxe, l'usurpation carolingienne, sublimée par le sacre, aboutit à donner à la fonction royale une dimension divine qui en exalte le détenteur.
Celle-ci est renforcée par le second sacre que reçoit Pépin le Bref du pape Étienne II, venu le rencontrer à Ponthion, puis à Saint-Denis en 754.

L’alliance avec l’Église
Mieux que tout autre acte, ces deux sacres montrent que la puissance des Carolingiens repose non seulement sur leur richesse foncière, sur la fidélité souvent intéressée de leur clientèle et « sur l'intelligence et l'audace des fondateurs de la dynastie », mais aussi sur leur « alliance avec l'Église » (Pierre Riché).
Cette alliance a pour contrepartie l'intervention de Pépin le Bref en Italie afin d'y défendre les intérêts de la papauté contre la menace lombarde. Par là même se trouve amorcée la politique d'expansion carolingienne, dont le résultat est cette dilatatio regni célébrée par Eginhard et qui entraîne parallèlement la « dilatation » de la chrétienté jusqu'à l'Elbe.
3. La formation de l'Empire carolingien (751-814)
3.1. L’armée, instrument de l’expansion
Une armée d’hommes libres

L'instrument d'exécution de cette politique est l'armée, constituée par la réunion des hommes libres du regnum, que le souverain requiert chaque année par un ordre d'appel (ban de l'ost) auquel nul ne peut se soustraire sous peine d'une amende de 60 sous. Fort coûteux, puisque chaque combattant doit assumer seul les frais de son équipement, de sa nourriture et de ses déplacements, ce service doit être allégé en 808, les propriétaires possédant moins de quatre manses étant désormais exemptés du service militaire personnel et assujettis seulement à se grouper pour fournir à l'ost un homme armé pour quatre manses.

Un équipement remanié
Dotée d'un équipement diversifié (l'arc pour engager le combat à distance ; la spata, lourde épée de fer bien trempée, longue de près d'un mètre ; la semi-spata, plus courte, mais plus facile à dégainer ; enfin le gladium, ou coutelas, pour poursuivre le combat au corps à corps), cette armée est redoutable moins par son infanterie que par sa cavalerie lourde, qui ajoute aux armes précédentes quatre pièces essentielles, dont trois sont défensives (écu, broigne [cuirasse] et casque) et une offensive (lance). Cet effacement du fantassin devant le cavalier résulte d'une transformation de l'art militaire qui se situe au plus tard au milieu du viiie siècle, puisque c'est vers 755 que Pépin le Bref se décide à retarder du Champ de mars au Champ de mai l'entrée en campagne de l'ost, vraisemblablement en raison des besoins considérables en fourrage.

3.2. La conquête carolingienne
La formation des États du pape

C'est d'ailleurs vers 755 que l'on peut situer le début de la dilatatio regni carolingienne. Répondant, en effet, à l'appel du pape Étienne II menacé jusque dans Rome par l'expansion lombarde d'Aistolf, Pépin le Bref franchit les Alpes à deux reprises, en 754 et en 756, contraignant ce dernier souverain à lui céder de nombreux territoires en Italie centrale ainsi que l'ancien exarchat de Ravenne, occupé par les Lombards depuis 751 mais toujours revendiqué par les Byzantins. Sans tenir compte de cette opposition, Pépin le Bref en fait aussitôt « donation à Saint-Pierre », accordant ainsi satisfaction aux prétentions que le pape fonde sur la fausse « donation de Constantin » (selon laquelle le premier empereur chrétien aurait remis au pape le gouvernement de l’Occident), et jetant par là même les bases territoriales de l'État pontifical.
Passé l'intermède du partage territorial et gouvernemental imposé par Pépin le Bref à ses deux fils Charles et Carloman (768-771), et qui trouve son terme avec le décès de ce dernier prince, la politique d'expansion reprend sous la conduite de son frère aîné, qui y gagne le surnom de Grand (Charlemagne, 768-814) ainsi que la couronne impériale.
La conquête de l’Italie

Cette politique s'exerce d'abord en Italie. À l'appel du pape Hadrien Ier, victime des empiétements incessants du nouveau roi des Lombards, Didier, Charlemagne intervient au-delà des Alpes en 773 ; il contraint Didier à capituler dans Pavie au terme d'une année de siège (juin 774) et à lui abandonner la couronne de fer des rois lombards, qu'il ceint aussitôt. Reconnu, entre-temps, « patrice des Romains » dans la Ville éternelle, il parachève la conquête de la Péninsule en envahissant le duché de Bénévent et en imposant à ce dernier son étroite tutelle en 786-787.

La conquête de la Germanie
La Germanie est le deuxième champ d'action de Charlemagne. À l'extrême nord, il pacifie définitivement la Frise, reportant la frontière septentrionale de son empire de l'embouchure du Rhin à celle de la Weser, au terme de durs combats (784-790).
Plus au sud et surtout plus à l'est, la soumission de la Saxe se révèle encore plus difficile. Chaque campagne victorieuse du souverain carolingien (772 et 774) est suivie de révoltes (773, 776…), auxquelles un chef westphalien, Widukind, donne un caractère de lutte inexpiable qui se poursuit de 778 à 785, date à laquelle ce dernier se résout à capituler et à accepter le baptême. Après d'ultimes et terribles soubresauts (793-797 et 798-804), la résistance saxonne s'effondre enfin au début du ixe siècle et permet de substituer au régime répressif institué en 785 un régime d'entente.
Enfin, à l'extrême sud et sud-est de la Germanie, Charlemagne annexe la Bavière après avoir fait enfermer en 788 le duc Tassilon pour trahison. Il conquiert la Styrie, la Carniole, la Slovénie, la Carinthie avant de pénétrer au cœur de l'empire des Avars.
La soumission des Avars et des Slaves
Au terme de plusieurs campagnes qui débutent en 791 et dont la dernière s'achève par la conquête du « Ring » (camp circulaire) avar, aux confins de la Pannonie, actuelle Hongrie (796), Charlemagne détruit cet empire dont plusieurs peuples slaves étaient les clients.
Entrés de ce fait en contact avec les Slaves tout au long de leur frontière orientale, les Francs réussissent à faire reconnaître leur influence dominante à ceux d'entre eux dont le territoire est situé entre la limite orientale de l'Empire carolingien et une ligne jalonnée approximativement par les cours de l'Oder et de la Tisza inférieure. Certains reconnaissent d'ailleurs assez volontiers l'autorité carolingienne, tels les Obodrites des confins de la Baltique, qui se soumettent spontanément dès 785 ; par contre, il faut attendre 806-807 pour que les Sorabes et les Bohêmes, et 812 pour que les Wilzes se résolvent à vivre en voisins respectueux de la puissance militaire carolingienne, à laquelle ils offrent un utile glacis protecteur.

La conquête amorcée de l’Espagne

       
Quant au troisième front, celui d'Espagne, il s'ouvre sur un désastre, celui du défilé de Roncevaux, où l'arrière-garde de l'armée carolingienne, surprise par les Basques, est massacrée ainsi que son chef, le comte de Bretagne Roland. Renouvelant son effort dans les années suivantes contre les musulmans de la péninsule Ibérique, Charlemagne réussit finalement à leur enlever Barcelone en 801 et Pampelune en 806, ce qui lui permet de constituer la marche d'Espagne, qui met le sud de l'Empire à l'abri des invasions musulmanes.

La soumission des Bretons
Enfin, l'œuvre de Charlemagne se trouve théoriquement parachevée à l'ouest par l'apparente soumission des Bretons, obtenue au terme de campagnes difficiles, menées particulièrement en 786, en 791 et en 811.
La restauration impériale (800)
Achevée pour l'essentiel dès la fin du viiie siècle, la dilatatio regni a eu pour premier résultat de renforcer le prestige de son auteur. Roi des Francs en 768, roi des Lombards et patrice des Romains en 774, arbitre tout-puissant de l'Occident depuis lors, Charlemagne apparaît comme le seul détenteur du pouvoir réel dans le monde chrétien à partir du moment où une usurpatrice, l'impératrice Irène, règne à Byzance (797-802). Aussi n'est-il pas étonnant qu'il ait voulu (et avec lui les clercs de son entourage sinon même ceux du pape) faire coïncider sa puissance territoriale et son autorité politique avec la dignité du titre impérial.
Couronné « empereur des Romains » par Léon III à Saint-Pierre de Rome le 25 décembre 800, Charlemagne met fin à la vacance ouverte par la déposition de Romulus Augustule en 476 après J.-C. et ouvre un nouveau cycle dans l'histoire de l'Europe, marqué par les liens étroits qui unissent désormais l'Empire à la papauté, cette dernière se détournant de plus en plus de l'Orient pour diriger ses efforts d'évangélisation vers les confins septentrionaux de la chrétienté.

4. L'Empire carolingien à son apogée
4.1. Éléments de faiblesse
Un empire hétérogène
Englobant pour l'essentiel les territoires qui constituent l'Europe occidentale, l'Empire carolingien apparaît au faîte de sa puissance au lendemain du couronnement romain. Il semble seul capable d'équilibrer en Occident le prestige et l'autorité des deux grands empires qui se partagent à cette époque le contrôle des mondes orthodoxe et musulman : l'Empire romain d'Orient et le califat abbasside de Bagdad (→ Abbassides). Mais cette puissance est en fait plus apparente que réelle. L'hétérogénéité ethnique, sociale, économique de la construction carolingienne est trop souvent la rançon de son extension. À une Italie encore urbanisée et fortement marquée par la tradition romaine et par l'influence byzantine s'opposent, en effet, la marche d'Espagne, où l'islam a laissé des traces profondes, et surtout la Germanie, habitée de peuples barbares encore insuffisamment sédentarisés, au contraire de ceux qui sont implantés au cœur du vieux regnum Francorum.

Un empire qui tient par son empereur

L'unité de l'Empire tient à la seule personnalité de l'empereur. Si celle-ci est puissante, comme celle de Charlemagne, les facteurs de dissociation ne peuvent affaiblir l'édifice. Mais si elle apparaît faible, comme celle des successeurs de ce souverain et, en particulier, du premier d'entre eux, Louis Ier le Pieux ou le Débonnaire (814-840), la survie de l'Empire se trouve alors menacée. Et elle l'est d'autant plus facilement que les Carolingiens (et même Charlemagne) n'ont jamais pu se hisser au niveau de la raison d'État. Confondant, comme leurs prédécesseurs mérovingiens, la res privata et la res publica, ils ne peuvent se résoudre à considérer que le royaume n'est pas leur propriété personnelle mais le bien de tous et que, par conséquent, la fâcheuse coutume successorale de partage de celui-ci entre les fils du souverain défunt doit être abandonnée.

La logique des partages

N'hésitant pas à donner dès 781 un roi à l'Aquitaine et un autre à l’Italie en la personne de ses fils Louis et Pépin, Charlemagne lui-même prévoit en 806 le partage de ses États entre ses trois fils, partage que seules la mort prématurée de Pépin, en 810, et celle de son frère aîné, Charles, en 811, empêchent de devenir réalité en faisant de leur cadet, Louis le Débonnaire, l'unique héritier de l'Empire. La faiblesse paternelle de ce souverain contribue d'ailleurs par la suite à la dislocation du regnum, lorsqu'il décide de doter son fils dernier-né, Charles le Chauve, d'un royaume dont la constitution remettait en cause l'Ordinatio Imperii (« Ordonnancement de l'Empire ») de 817, qui reconnaissait en l'aîné, Lothaire, l'unique héritier de la dignité impériale.

4.2. Le roi facteur d’unité
Un pouvoir en théorie absolu
Sensibles à ces forces centrifuges qui s'exercent de l'intérieur et de l'extérieur contre leur œuvre, Pépin le Bref et plus encore Charlemagne se sont pourtant efforcés de les annihiler en donnant à leur construction politique une armature solide. Propriétaires de leur royaume par héritage, mandataires de Dieu sur la Terre par le sacre, héritiers de Rome par le couronnement, les souverains carolingiens détiennent, en outre, par leur fonction, les droits régaliens (regalia) qui constituent les éléments réels de la puissance publique (droit de commandement, ou ban ; exercice de la justice suprême ; pouvoir exclusif de lever l'impôt, de frapper la monnaie, de participer à la désignation des évêques et des abbés). Aussi exercent-ils un pouvoir, en théorie, absolu sur leurs sujets, qu'ils soient laïcs ou ecclésiastiques.

Les limites au pouvoir royal
En fait, ce pouvoir est étroitement limité par les ambitions pécuniaires et foncières de l'aristocratie franque, par le poids économique et moral considérable de l'Église sur des souverains qui se sentent responsables du salut de leurs sujets devant Dieu, par les liens de solidarité personnelle qui se créent entre les différentes catégories de producteurs, par l'éloignement enfin, qui libère les agents de l'empereur d'un contrôle trop étroit par les organes du gouvernement central.

4.3. Les institutions centrales
Le palais

À l'aube du ixe siècle, le gouvernement central présente un caractère encore embryonnaire. Son foyer en est le palais, constitué par l'ensemble des domestiques et des conseillers du souverain ; l'itinérance du palais est heureusement réduite par Charlemagne, qui, à la fin de son règne, en fixe le siège à Aix-la-Chapelle. Il comprend d'abord, comme à l'époque mérovingienne, des services domestiques dont les titulaires exercent des responsabilités politiques, tels le sénéchal et le bouteiller, qui administrent les fisci impériaux, le chambrier, qui assure la garde du Trésor impérial depuis la suppression, en 751, du maire du palais, ou le connétable, dont le commandement s'étend des écuries royales à la cavalerie impériale.
Mais il comprend aussi les embryons de trois institutions spécialisées, dont la création ou la transformation interne est caractéristique de l'époque carolingienne.

La chapelle
La première est la chapelle, originairement oratoire privé du roi, qui groupe l'ensemble des clercs attachés à sa personne et placés sous l'autorité de l'un d'eux, qui devient ainsi le principal conseiller du souverain, mais auquel on ne reconnaît le titre d'archichapelain (summus capellanus) qu'à partir du règne de Louis le Pieux.

La chancellerie
La deuxième est la chancellerie royale, ainsi appelée par une « audacieuse anticipation… [des] historiens modernes » (E. Perroy) ; les clercs étant seuls capables de parler et d'écrire le latin, ce second organisme se détache en réalité progressivement de la chapelle royale, au sein de laquelle elle recrute les scribes (notarii ou cancellarii) qui sont chargés de rédiger et d'expédier les actes publics sous la direction d'un chancelier (cancellarius noster) ; en outre, le chancelier a pour mission, au moins depuis Charlemagne, d'inscrire les signes de la validation (recognitio) sur les diplômes royaux et sur les capitulaires, grâce auxquels les souverains carolingiens peuvent désormais donner à la loi une expression écrite et en imposer l'application jusqu'aux bornes de leur empire.

Le tribunal royal
La troisième, enfin, est le tribunal royal, dont la présidence de fait est abandonnée par le roi à un laïc, le comte du palais (comes palatii ou comes palatinus), apparu sous le règne de Charlemagne et autour duquel s'ébauche un service administratif comprenant au moins quelques scribes chargés de l'aider dans la rédaction des préceptes ou diplômes d'application dénommés parfois plaids (de placitum, procès). Due à l'extension géographique du regnum ainsi qu'au prestige exceptionnel de Charlemagne, la rapide croissance du nombre des affaires à juger amène, en effet, le souverain à abandonner la présidence de fait de son tribunal à un grand officier, dont il s'efforce pourtant, à l'extrême fin de son règne, de limiter la toute-puissance en l'obligeant à lui soumettre au moins toutes les sentences concernant les grands du royaume (potentiores) avant que celles-ci ne deviennent définitives.
Ainsi l'extension de l'Empire carolingien a amené ses souverains et tout particulièrement Charlemagne à se doter d'un outil gouvernemental et administratif un peu moins inorganique que celui dont disposait Pépin le Bref. Mais sa mise en place se montre évidemment insuffisante pour assurer l'intégration des peuples récemment soumis.

4.4. Les institutions locales
Des territoires semi-autonomes
Respectant les particularismes locaux en maintenant en vigueur les législations nationales, accordant aux plus originaux d'entre eux une semi-autonomie sous l'autorité soit de souverains issus de la famille royale (Louis le Pieux en Aquitaine et Pépin en Italie dès 781, on l’a vu, pour Charlemagne ; Louis le Germanique en Bavière et Pépin Ier en Aquitaine depuis 817), soit de princes autochtones (duchés lombards de Spolète et surtout de Bénévent), les Carolingiens tentent néanmoins d'unifier l'Empire sur le plan administratif.

Comtés et marches
Ils le divisent en 200 à 250 circonscriptions de même type, les comtés, mais de superficie très variable et de limites assez instables. À la tête de chacun d'eux, un comte (comes ou graf) est le lieutenant direct du roi, sauf dans les plaines frontières, où, pour des raisons stratégiques, l'empereur a regroupé plusieurs comtés en de grandes circonscriptions militaires, les marches, administrées soit par des préfets (Bavière, 794-817), soit par des ducs ou par des margraves (Bretagne, Espagne, Frioul, pays des Avars et pays des Danois). Détenant toutes les prérogatives de la puissance publique, ces fonctionnaires dirigent l'administration de la police locale. Responsables du maintien de l'ordre, ils président, en outre, le tribunal public (mallus) avec l'assistance de quelques boni homines ou scabini ; enfin, ils convoquent et conduisent l'ost au roi en cas de nécessité.
Les relais locaux
En fait, leur action est souvent inefficace et même contraire aux intérêts de la dynastie. Une telle structure s'explique d'abord par l'insuffisance des moyens administratifs mis à leur disposition. Rares sont, en effet, les comtes qui peuvent se faire seconder par quelques notaires, par un vicomte (vice-comes) capable de les suppléer à tout moment, ainsi que par un ou plusieurs viguiers (vicarii) ou centeniers (centenarius), c'est-à-dire par des délégués personnels chargés d'administrer les subdivisions entre lesquelles ont été partagés les comtés les plus vastes.

L’émancipation des comtes
Choisis généralement au sein de l'aristocratie franque et, plus spécialement, au sein de l'aristocratie austrasienne (70 sur 110 connus, dont 52 apparentés aux Carolingiens, entre 768 et 840), ces comtes ont une fâcheuse tendance à se créer des clientèles locales et, avec leur appui plus ou moins tacite, à se perpétuer, eux et leurs héritiers, dans des fonctions qui s'avèrent particulièrement rentables. Celles-ci sont, en effet, d'autant plus lucratives qu'ils savent ajouter aux revenus que leur procure la jouissance théoriquement temporaire d'une partie des domaines fiscaux de leur circonscription ceux qu'ils retirent des perceptions fiscales et judiciaires, dont ils retiennent trop souvent plus que la part qui leur est légalement attribuée par le roi, c'est-à-dire le neuvième des compositions judiciaires, le tiers des amendes infligées pour refus d'obéissance au ban royal ainsi que le tiers des droits de tonlieu (péage), de marché et des diverses autres taxes perçues sur leurs administrés.

Les moyens de contrôle
De tels abus, qui amputent considérablement les revenus déjà très faibles de la monarchie et qui marquent un fâcheux esprit d'indépendance des agents locaux du roi, impliquent naturellement la mise en place d'efficaces moyens de contrôle : missi dominici (envoyés du seigneur), presque toujours d'origine franque et qui, deux par deux (un comte et un évêque), sont chargés d'inspecter les comtés, de recueillir les plaintes et de faire rapport au souverain ; placitum generale (assemblée générale), qui réunit chaque année les grands au champ de mai en un lieu choisi par le souverain pour entendre ses ordres et l'assurer de leur obéissance renouvelée aux capitulaires qu'il y promulgue oralement ; système vassalique, enfin, qui, par le biais d'une pyramide de serments, unit l'empereur au plus lointain de ses sujets par des liens d'une fidélité contraignante pour ceux-ci, mais aussi coûteuse pour le souverain.

Un système qui échappe à son concepteur
Celui-ci sacrifie en effet à la vassalité une part considérable de son domaine et ne peut éviter que ne s'instaure une hérédité progressive des bénéfices (beneficia), qui accélère, par contrecoup, celle des fonctions. Efficace tant que l'Empire reste entre les mains d'un monarque aussi énergique que Charlemagne, ce système se révèle finalement dangereux pour sa survie lorsque la faiblesse de ses successeurs, et notamment celle de ce réputé prêtre couronné qu'est Louis le Pieux, qui a pourtant une haute idée morale de sa fonction, prive la pyramide de sa tête et laisse les arrière-vassaux dans la seule dépendance de leurs propres seigneurs en quête d'indépendance.

4.5. La vie économique
Une économie fondée sur la terre
La mise en place du système vassalique ainsi que la faiblesse des ressources monétaires de la monarchie carolingienne sont des faits particulièrement révélateurs du rôle de la terre en tant que « source principale de la fortune et de la puissance politique » (Jacques Heers). Celle-ci est exploitée parfois par des petits propriétaires de terres libres (alleux), particulièrement nombreux en dehors de l'ancien royaume franc et plus spécialement regroupés en d'importantes communautés paysannes, notamment implantées dans les pays de montagne. Mais le cadre essentiel de l'exploitation agricole reste le grand domaine laïc ou ecclésiastique : la villa. Sa superficie varie entre 850 ha à Staffelsee, en Bavière, et 20 000 ha en France et en Allemagne (villae de Saint-Germain-des-Prés, de Prüm, etc.). À l'intérieur de ses limites, les habitants peuvent vivre en économie strictement fermée puisque, aux produits de la terre, ils ajoutent ceux des ateliers artisanaux de la curtis (forges, selleries, moulins), qui satisfont la quasi-totalité de leurs besoins en biens de consommation.

Une économie de troc
Celle-ci survit pourtant : d'abord au niveau local, où les transactions médiocres, très proches du troc antique, animent toujours les marchés hebdomadaires des gros villages et des petites villes qui ont survécu au déclin urbain de l'époque mérovingienne. Le trafic de produits pondéreux (blé, vins et surtout poissons, sel et fer) se maintient au niveau régional et interrégional.

Le réveil du grand commerce
Quant au grand commerce international, contrôlé par des marchands professionnels, syriens, juifs, frisons ou scandinaves, également désignés du nom de negociatores, il connaît une sensible reprise à l'époque carolingienne, mais pour le seul profit d'une clientèle riche (rois, églises, grands propriétaires) et peu nombreuse (quelques milliers de personnes seulement), également avide de produits orientaux (tissus précieux, parfums, épices) et septentrionaux (ambre, fourrures).
L'établissement par Charlemagne de nombreuses stations militaires (Königshöfen) le long des routes stratégiques, la réforme monétaire qui substitue au sou d'or déprécié un denier d'argent de bon aloi favorisent une renaissance marchande que certains auteurs attribuent également à l'afflux de l'or musulman depuis la seconde moitié du viiie siècle.
Il en résulte une renaissance urbaine autour des débarcadères maritimes ou fluviaux où aboutissent les grands courants d'échange. Là se constituent ou se reconstituent des agglomérations marchandes, les portus : Rouen, Quentovic, Duurstede sur la mer du Nord ; Hedeby sur la Baltique ; Valenciennes, Gand, Tournai sur l'Escaut ; Dinant, Namur, Huy sur la Meuse ; Mayence sur le Rhin, etc.

4.6. La « Renaissance carolingienne »
Une transition culturelle

Parallèlement à cette renaissance marchande, mais non subordonnée à elle, s'épanouit ce que l'on est convenu d'appeler avec une certaine emphase la « Renaissance carolingienne », témoin d'une culture que l'historien Robert S. Lopez qualifie pourtant plutôt de « transition ». Voulue par Charlemagne, cette dernière n'a pour but premier que de faciliter la formation de bons administrateurs et de bons évêques avec l'aide et sous la direction de savants étrangers attirés à prix d'or, tels l'Anglais Alcuin (vers 735-804), l'Espagnol Théodulf (vers 750-821), les Italiens Paul Diacre (vers 720-vers 799) et Pierre de Pise.

Les réalisations intellectuelles

Aussi remporte-t-elle ses succès les plus éclatants dans le domaine de l'écriture (minuscule caroline), dont le grand mérite est la lisibilité, dans celui de la grammaire latine, dont on fixe les règles avant que le vrai latin meure définitivement, victime de la montée des idiomes nationaux, dans celui enfin de la conservation des grandes œuvres, avant qu'elles ne disparaissent victimes du feu, de la négligence ou du désir d'un clerc d'en réutiliser le support en parchemin à des fins hagiographiques. Réalisées essentiellement sous le règne de Charlemagne, ces réformes permettent à la Renaissance carolingienne de s'épanouir réellement sous le règne de ses successeurs, notamment sous celui de Charles le Chauve, au cours duquel le plus grand penseur du temps, l'Irlandais Jean Scot Érigène, rédige le De divisione naturae (865), première grande synthèse théologique élaborée en Occident au Moyen Âge.

L’activité artistique

Plus complexe mais sans doute plus originale et plus féconde que la renaissance des lettres, celle des arts est également fille de l'Église, au service de laquelle travaillent enlumineurs, orfèvres, architectes et musiciens, pour aboutir à des réalisations emblématiques comme la Chapelle palatine d’Aix, d’inspiration italienne et byzantine, l’abbaye modèle de Centula/Saint-Riquier ou, dans le domaine de l’enluminure, l’Évangéliaire dit du couronnement et l’Évangéliaire d’Ebbon.

5. Les actes écrits émanant de l'autorité publique
La loi étant l'expression de la volonté du roi et cette dernière ne pouvant s'exprimer qu'oralement en raison de l'analphabétisme de ses sujets, le verbum (« parole ») regis (ou verbum imperatoris) s'identifie au bannum regis, c'est-à-dire au droit de gouverner : aussi seuls ont valeur légale les actes publiés oralement par le roi et dont la transmission est assurée par la même voie, car ils ne peuvent obliger que ceux qui les ont entendus.

5.1. Les capitulaires
Caractères généraux
Les plus importants de ces actes sont les capitulaires, dont l'élaboration nous est connue par le De ordine palatii rédigé par Hincmar à la fin du ixe siècle. Préparés par une commission d'experts ayant la confiance du roi et réunis en présence de ce dernier soit peu avant l'assemblée, soit au cours de celle-ci, ces actes, divisés en chapitres (capitula), sont ensuite soumis à la délibération des grands réunis en deux collèges (laïque et ecclésiastique), puis lus par le souverain au champ de mai (campus maii) devant l'assemblée générale (placitum generalis, ou conventus generalis, ou plaid) de ses fidèles, qui ne peuvent refuser leur consensus.
Rappelant l'essentiel des décisions législatives ou administratives prises par le souverain en matière politique, économique et sociale, ces capitulaires ne se présentent qu'exceptionnellement sous la forme de precepta rédigés en son nom et validés par l'apposition de son sceau ; la majeure partie d'entre eux en est dépourvue, puisque seule leur diffusion par voie orale, assurée par le roi, par ses fils ou par leurs agents (comtes, missi dominici), a valeur légale.
En fonction de leur objet, Louis le Pieux les a répartis en trois grandes catégories.

Typologie
La première est celle des capitula legibus addenda (« s’ajoutant aux lois »), qui précisent ou complètent depuis 803 le contenu des lois nationales, c'est-à-dire les coutumes de chacun des peuples germaniques dont les dispositions ont été fixées par écrit (et par là même figées dans leur forme) entre le vie (loi salique) et la fin du viiie siècle (loi des Saxons en 785) sur ordre des souverains désireux d'en assurer la pérennité.
La seconde est celle des capitula per se scribenda (« à écrire en soi »), qui ont trait à l'administration de l'État, à l'organisation de l'armée et à celle de la justice, et qui sont applicables dans tout l'Empire, tels le capitulaire de villis, réglementant la gestion du domaine royal royal (composé de grands domaines ou villae), ou l'édit de Pîtres du 25 juin 864, par lequel Charles le Chauve précise les conditions d'émission de la monnaie (frappe d'un nouveau denier).
Enfin, la troisième est celle des capitula missorum, traitant de questions très particulières et dont les missi dominici portent sur eux un résumé article par article destiné à leur rappeler l'essentiel des ordres verbaux qui leur ont été donnés par le souverain avant leur départ.

Un corpus mal conservé
Dans ces conditions, la chancellerie ne conservait copie dans ses archives que des seuls « capitulaires entièrement rédigés et mis sous forme de préceptes » (E. Perroy), tels celui relatif à l'organisation de l'armée (808) ou ceux rédigés sur ordre de Louis le Pieux en 819 après le dernier plaid. En fait, sous le règne de ce dernier empereur, l'évêque Anségise ne retrouva que 29 capitulaires dans les archives de la chancellerie, et il fut même possible à un faussaire, Benoît le Lévite, d'induire en erreur l'empereur Charles le Chauve en insérant des faux dans la collection d'Anségise.

5.2. Les diplômes
Héritage des temps mérovingiens, le diplôme est « considéré comme l'acte royal (ou impérial) par excellence, (celui) qui a donné son nom même à la diplomatique » [étude des actes officiels] (Robert Delort). Il revêt une double forme : celle de jugements (ou placita), qui commentent les sentences du tribunal royal (placitum palatii), mais dont l'importance diminue à l'époque carolingienne ; celle de préceptes, « donnant force exécutoire à des dispositions d'un caractère gracieux ou documentant des mesures administratives prises à l'égard de personnes déterminées » (cité par R. Delort). Pourvus de tous les signes de validation qui leur donnent un indiscutable caractère authentique (monogramme du souverain ; apposition du sceau royal), ces documents s'adressent à des individus ou à des collectivités auxquels le roi accorde des privilèges très précis : donations, restitutions, exemptions de taxes, reconstitutions de titres perdus par vol ou par incendie (pancartes), etc. Leur caractère même fait qu'ils sont peu à peu supplantés par les lettres royales.

5.3. Les lettres royales
D'un usage plus aisé et plus direct, la lettre adressée personnellement à l'un de ses sujets est un moyen pour le souverain carolingien de lui faire connaître sa volonté en des matières très particulières et souvent très immédiates : notification d'une élection ; octroi d'un privilège ; révision d'une condamnation, etc. Elle lui permet également de donner des ordres précis en matière administrative à ses agents locaux, telles les instructions adressées par Pépin le Bref à ses commissaires en Aquitaine en 768 pour régler les problèmes posés par la récente et difficile soumission de ce pays. Plus fréquemment employée par Charlemagne, la lettre royale ne se substitue pourtant définitivement au diplôme royal qu'à la fin du xiie siècle, où elle revêt alors des formes plus diverses et plus élaborées.

5.4. Les écrits des agents locaux de l'Empire carolingien
Beaucoup moins nombreux encore que ceux qui émanent du souverain ou de sa chancellerie, ces écrits revêtent essentiellement la forme de rapports établis par les officiers alphabétisés, avec lesquels le souverain entretient une correspondance active.

5.5. Les actes écrits face à la coutume et à l'analphabétisme
Favorisé par Charlemagne, qui en a compris l'importance, le recours à l'acte écrit se heurte néanmoins, à l'époque carolingienne, d'une part à la coutume, qui repose sur la transmission par voie orale de la loi, et d'autre part à l'analphabétisme presque total des milieux laïcs, ce qui explique le caractère alors embryonnaire des services de la chancellerie. En fait, il fallut attendre que le renouveau des études eût généralisé la connaissance de l'écriture dans les milieux laïcs pour que son emploi redevînt un moyen normal et généralisé de gouvernement et d'administration aux temps capétiens.

6. L'Église carolingienne

Soutien et allié de la dynastie carolingienne qui lui doit son accès à la monarchie, l'Église fut à la fois la bénéficiaire, l'instrument et la protectrice de l'Empire, ses souverains considérant, surtout depuis le règne de Charlemagne, que le regnum Francorum s'identifiait avec la royauté.

6.1. L’Église bénéficiaire de l’Empire
L'Église en tira de grands avantages. Les premiers sont d'ordre matériel : généralisation, par Charlemagne, de la dîme renouvelée des prescriptions de l'Ancien Testament ; généralisation du privilège de l'immunité, qui soustrait les seigneurs ecclésiastiques à l'autorité centrale. Les seconds, accordés à partir de 742 sous l'influence de Carloman et de saint Boniface, sont d'ordre moral ou spirituel : déposition des clercs débauchés ; condamnation des ecclésiastiques pratiquant la chasse ; interdiction des pratiques païennes ; retour à la tenue des conciles réguliers ; restauration de la fonction épiscopale par la nomination des meilleurs candidats et par le contrôle exercé avec discernement sur leurs activités par les métropolitains (appelés archevêques à partir du milieu du ixe siècle), auxquels ils les subordonnent obligatoirement (capitulaire de Herstal, 779), et par les missi dominici, qui les inspectent régulièrement.

6.2. L’Église instrument de l’Empire

En contrepartie de ces avantages, Charlemagne exige des clercs qu'ils soient les auxiliaires fidèles de sa politique, tant au niveau central (scribes, conseillers de la chapelle ou de la chancellerie) qu'au niveau local, où les évêques, choisis au sein de la chapelle ou de la haute aristocratie franque, ont pour tâche de seconder les comtes en matière politique et administrative, sinon de les surveiller puisque les plus éminents et les plus fidèles d'entre eux sont chargés, en tant que missi dominici, de les inspecter en collaboration avec de hauts dignitaires laïcs (un comte et un évêque). Accaparé par de telles responsabilités, le clergé séculier abandonne aux moines l'essentiel de l'activité spirituelle et missionnaire de l'Église, ce qui amène Charlemagne à leur imposer la stricte observance de la règle de saint Benoît de Nursie. Saint Benoît d'Aniane en surveille l'application à la demande de Louis le Pieux, qui le charge de réformer la vie monastique dans tout l'Empire, tandis que par le capitulaire de 816, il impose aux chanoines des églises cathédrales la règle de saint Chrodegang (712-766), évêque de Metz.

6.3 L’Église protectrice de l’Empire
Les raisons de la tutelle d’Église

C'est sous le règne de Louis le Pieux que l'Église s'arroge définitivement ce rôle de protectrice de l'Empire dont elle n'était jusqu'alors que la bénéficiaire et l'instrument. La faiblesse reprochée au souverain, parce qu'il n'hésite pas à consulter un concile d'évêques sur les devoirs des rois (Paris, 829), les querelles l'opposant à ses fils ou dressant ces derniers les uns contre les autres, tous ces faits incitent en effet les évêques à intervenir dans le gouvernement d'un royaume à l'administration duquel ils concouraient déjà avec efficacité. Adoptant la théorie de l'augustinisme politique exposée par le concile de Paris en 829 et analysée en 831 par l'évêque d'Orléans Jonas dans De institutione regia, les clercs font du roi un serviteur de Dieu chargé d'assurer le salut de ses fidèles.

Les manifestations de la tutelle
Ainsi s'expliquent la pénitence d'Attigny par laquelle Louis le Pieux confesse publiquement ses fautes en 822, l'émancipation progressive de la papauté vis-à-vis du pouvoir royal (Étienne IV gouverne l'Église sans attendre la confirmation impériale de son élection en 816), l'abdication forcée, en 833, puis la restauration de Louis le Pieux par les évêques en 835, la déchéance de Lothaire proclamée par les évêques unanimes en 842, l'acceptation par Charles le Chauve de la subordination de l'autorité royale au jugement moral des évêques (assemblée de Coulaines en 843), les conseils donnés aux trois fils de Louis le Pieux par l'assemblée de Yutz en 844, enfin et surtout le rôle joué entre 843 et 882 par l'archevêque de Reims, Hincmar, achevèrent de donner à la royauté le caractère d'un ministère religieux subordonné au jugement de l'Église représentée par l'épiscopat.

L’Église soutien de la Renaissance carolingienne
En fait, une telle subordination de l'État à l'Église n'aurait jamais eu lieu si l'affaiblissement du pouvoir royal et impérial n'avait pu être exploité au profit de cette dernière par des clercs éminents, qui permirent, grâce à leur culture, l'éclosion et l'épanouissement de la Renaissance carolingienne. Parmi eux, les plus célèbres sont Agobard, archevêque de Lyon, Wala, abbé de Corbie, Hilduin, abbé de Saint-Denis, également conseillers de Louis le Pieux et partisans de la théorie unitaire de l'Empire ; Jonas d'Orléans, théoricien de l'augustinisme politique, et surtout l'archevêque de Reims, Hincmar, qui en fit l'application à l'intérieur des limites du regnum, mais en dehors de toute intervention pontificale.

7. Les finances carolingiennes
Le Trésor carolingien s'alimente plus ou moins régulièrement à quatre sources différentes.

7.1. La fiscalité publique
Un système insuffisant
C'est la moins rentable de ces sources, en raison de l'hostilité des peuples germaniques à l'égard de l'impôt sur les personnes (capitation) et de leur inaptitude à tenir à jour le cadastre permettant la levée de l'impôt foncier pesant sur la terre, enfin de l'affaiblissement de l'économie d'échanges, qui entraîne la disparition du numéraire. En fait, ne pesant plus que dans certaines régions et sur certains sujets (capitulaire de Thionville, 805), les impôts directs cessent très certainement d'être perçus au cours du ixe siècle.
Ils sont remplacés alors soit par les cadeaux annuels (annua dona ou dona annualia) que les grands propriétaires laïcs ou ecclésiastiques doivent apporter au souverain lors du champ de mai (plaid général), soit par les contributions extraordinaires que les Carolingiens lèvent à partir du milieu du ixe siècle pour faire face aux invasions normandes, hongroises ou sarrasines, et qui sont fondées pour les ruraux, sur la propriété foncière et, pour les marchands, sur le montant de leurs avoirs mobiliers.

Le produit des tonlieux
Variables dans leur montant, irréguliers dans leur versement, ces impôts directs ont un rendement presque inexistant et en tout cas beaucoup plus faible que celui des tonlieux, qui représentent le résidu rentable dont les Carolingiens ont hérité de la fiscalité romaine. Perçus uniquement sur les marchandises vendues, ces tonlieux sont constitués d'une part par les taxes frappant les transactions dans les foires et les marchés et payables sans doute pour moitié par le vendeur et pour moitié par l'acheteur, et d'autre part par les taxes sur les transports routiers et fluviaux levées en des points de passage obligés (cols, ponts) ou dans les lieux de chargement ou de déchargement des marchandises.
Malheureusement, les exactions des agents du pouvoir de même que les exemptions dont bénéficient églises, collèges et parfois grands seigneurs laïcs diminuent considérablement la rentabilité de ces ressources, réduites en outre par l'atonie des échanges.

7.2. Les autres ressources monétaires
Les droits régaliens
Ils offrent à la monarchie carolingienne une source de revenus plus substantiels. Ceux-ci comprennent d'abord les produits de la justice, c'est-à-dire le neuvième des amendes et les deux tiers du bannum royal de 60 sous qui frappe les infractions à la volonté du souverain ; il faut y ajouter les droits de chancellerie ainsi que les bénéfices du monnayage, d'un rendement très faible, et d'ailleurs amputés plus ou moins largement, comme les profits de justice, par la fraude.

Les revenus de la guerre
Ils constituent une troisième source de revenus, autrement importante que les précédentes, tout au moins tant que les Carolingiens poursuivirent leur politique d'expansion militaire, qui leur permet d'alimenter plus ou moins régulièrement le Trésor avec le produit de leur butin (pillage du « Ring » avar en 796) ou celui du tribut qu'ils imposent aux peuples vaincus, mais dont le versement cesse dès que leurs forces évacuent les territoires occupés.

Les cadeaux
Enfin, produit indirect de la diplomatie carolingienne, les cadeaux des souverains étrangers en bijoux d'or et d'argent, en pierres précieuses, en étoffes de prix, en objets d'art, en meubles de prix, etc., constituent la dernière source de revenus du Trésor.

7.3. Les conséquences du système fiscal
La première de ces conséquances est l'absence d'un véritable ministère des Finances, les réserves de la monarchie étant simplement entassées dans la chambre la plus secrète du palais, sous la garde d'un officier attaché directement à la personne du souverain : le chambrier.

La seconde est la composition très particulière du Trésor royal, qui s'identifie au contenu de la chambre et qui comprend moins de numéraire que de lingots d'or et d'argent et d'objets précieux, en raison de la modicité des revenus monétaires procurés par la fiscalité publique. Le Trésor est considéré par le souverain comme son bien propre. Celui-ci y puise sa vie durant les somptueux cadeaux qui doivent lui attacher la considération des souverains étrangers ou la fidélité de son aristocratie ; après sa mort, il dispose de ses richesses avec une telle générosité qu'il lui arrive, tel Charlemagne, d'en léguer les deux premiers tiers à l'Église et le dernier à ses bâtards, à ses serviteurs, aux pauvres et à d'autres établissements ecclésiastiques.
Sans doute les clauses du testament du grand empereur ne seront-elles pas respectées par son fils, Louis le Pieux, mais le seul fait que le souverain défunt ait pu songer à disposer de la totalité de ses ressources mon&e

 
 
 
 

CORNEILLE

 

 

 

 

 

 

 

Pierre Corneille


La situation de Corneille aujourd'hui est paradoxale : un nom illustre, une tragi-comédie extrêmement célèbre (le Cid, 1637), dont quantité de répliques sont connues du grand public, un adjectif (« cornélien ») passé dans l'usage courant contrastent avec une certaine méconnaissance de pans entiers de son œuvre.
Naissance
6 juin 1606 à Rouen.
Famille
Son père est « maître des Eaux et Forêts de la vicomté de Rouen », une modeste profession administrative qui le range dans la petite bourgeoisie. Sa mère est issue d'une famille d'avocats. Son frère cadet Thomas sera lui aussi auteur dramatique.
Formation
Études au collège des Jésuites de Rouen, puis licence de droit.
Premiers succès
Succès immédiat de Mélite, première pièce et première comédie (1629-1630). Triomphe absolu du Cid (1637), aussitôt suivi d’une vive « querelle » (polémique).
Évolution de la carrière de l’auteur :

– un auteur comique (1631-1645) : la Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante, la Place royale, quatre comédies, de 1631 à 1634. L'Illusion comique (1636). Retour à la comédie sept ans plus tard avec le Menteur (1643-1644) et la Suite du Menteur (1644-1645).
– le spécialiste de la tragédie romaine et politique (1640-1652) : avec notamment Horace (1640), Cinna (1642), Polyeucte (1643), Nicomède (1651).
– la tentation de l’abandon : échec de Pertharite (1652) et « retraite ».
– le retour au théâtre : Œdipe (1659). Efforts de renouvellement avec deux « comédies héroïques » : Tite et Bérénice (1670) et Pulchérie (1672). Échec d’Agésilas (1666). Trois succès : Sertorius (1662), Sophonisbe (1663), Othon (1664).
Concurrence de plus en plus vive de Racine : demi-échec d’Attila en 1667, l’année d’Andromaque. Retraite définitive après Suréna (1674).
Mort
Le 1er octobre 1684 à Paris.

1. Corneille ou une vie vouée au théâtre

Corneille fait ses études chez les jésuites de sa ville natale. Reçu avocat au parlement de Rouen en 1624, il achète deux offices. Mais c'est la carrière poétique et dramatique qui l'attire. Dès 1629, il fait jouer à Paris une comédie, Mélite, et, malgré Clitandre (1630-1631), tragi-comédie, il semble se consacrer au genre (la Veuve, 1631 ; la Galerie du Palais, 1631-1632 ; la Suivante, 1632-1633 ; la Place Royale, 1633-1634). Richelieu l'accueille parmi les cinq auteurs qui travaillent sous sa protection, mais Corneille reprend vite sa liberté, et, alors qu'il donne sa comédie la plus originale (l'Illusion comique, 1636), le succès de sa première tragédie, Médée (1635), infléchit sa carrière, confirmée par le triomphe du Cid.
Mais, si le public le suit, les « doctes » le boudent et suscitent une querelle littéraire qui ne sera close qu'en 1638 avec la publication des Sentiments de l'Académie sur le Cid.

Corneille se tait pendant trois ans et finalement s'incline. Il écrit des tragédies « régulières » (Horace, 1640 ; Cinna, 1641 ; Polyeucte, 1642 ; Rodogune, 1644 ; Héraclius, 1647 ; Nicomède, 1651), entrecoupées de comédies (le Menteur, 1643 ; Don Sanche d'Aragon, 1650).
Marié en 1640 avec Marie de Lampérière, Corneille a six enfants ; son deuxième fils sera tué en 1674 au siège de Grave-en-Brabant. Académicien en 1647, il renonce à ses charges d'avocat trois ans plus tard. En 1651, l'échec de Pertharite le décourage brutalement. Pendant sept ans, il ne s'occupe que d'une traduction en vers de l'Imitation de Jésus-Christ (1656).

En 1659, il tente de reconquérir son public et donne successivement la Toison d'or (1661), Sertorius (1662), Othon (1664), Attila (1667). Mais la plupart des suffrages vont maintenant à Racine, dont la Bérénice (1670) obtient un succès bien plus vif que Tite et Bérénice, que Corneille fait jouer la même année. Après Pulchérie (1672) et Suréna (1674), mal accueillis, il cesse d'écrire, s'occupant de donner une édition complète et réfléchie de son théâtre (1682).

2. L’œuvre de Corneille
Le théâtre de Pierre Corneille comporte deux inspirations correspondant à deux temps de sa vie. Le premier temps – le moins connu – est celui de la comédie, d’une peinture d’actions légères, insolentes, peu morales : c’est un auteur joyeux et caustique qui fait rire son public. Le second temps – malgré deux pièces comiques au début de cette deuxième période, bien plus longue que la première – est celui des tragédies. Cette deuxième inspiration, qui cherche à élever l’âme et l’esprit du spectateur, prend toute sa force à partir du Cid. Cette tragi-comédie est influencée par le théâtre espagnol mais impose une forme et une morale de l’héroïsme qui vont fonder le théâtre classique français (→ le classicisme en littérature).
Corneille donne ensuite de nombreuses tragédies, plus méditatives, très politiques, innervées d’une sensibilité cachée, empreintes à la fois d’un sens stoïcien de la vie et d’une forte croyance dans les vertus du christianisme.

2.1 De la comédie au genre tragique
Le théâtre de Corneille est beaucoup plus varié qu’on ne le croit. Lorsqu’il publia sa comédie le Menteur, il écrivit dans sa préface : « Je vous présente une pièce de théâtre d’un style si éloigné de ma dernière, qu’on aura de la peine à croire qu’elles soient parties de la même main, dans le même hiver. » Il venait, en effet, de faire jouer une tragédie, La Mort de Pompée.
Corneille n’aimait pas les règles et les qualifications trop strictes. Il qualifia Le Cid de « tragi-comédie » avant de le rebaptiser « tragédie ». Et il pratiqua la pure « comédie » et la « comédie héroïque » – genre noble, qui ne prétend pas au seul divertissement. Ce qui importe surtout est de noter que l’écrivain commença par des comédies et qu’à partir du Cid, il cessa d’en écrire, à une exception près.
La majorité de ses trente-deux pièces relève du genre sérieux. On raconte que Corneille suivit le conseil d’un ami lui disant que la gloire était liée au traitement des sujets graves. Une autre raison tient aussi dans la maturation du poète : au fil des années, il eut une vision de plus en plus noire et de plus en plus chrétienne de la vie et de l’Histoire. Il fut pourtant à ses débuts un remarquable auteur de comédies.

Les comédies de jeunesse
Corneille jeune fut le peintre de la jeunesse. Mélite ou les Fausses Lettres (1625), sa première pièce, la Galerie du palais ou l’Amie rivale (1633) et la Place royale ou l’Ami extravagant (1634) représentent de jeunes amoureux qui se quittent, se retrouvent, changent de partenaire, tendent des pièges pour éprouver l'autre ou mettre fin à leur relation… Il y a là une vivacité, une insolence, une liberté, une forme d’immoralité qui surprennent chez un auteur dont l’œuvre ultérieure sera de plus en plus celle d’un rigoriste observant le jeu social et politique.
En outre, l’exercice de la comédie permet à Corneille de parler de son époque, alors que la tragédie est, par principe, transposée dans un univers culturel défini, lié au passé. Il y a donc un premier Corneille tourné vers la joie de vivre et d’aimer.

Une comédie de l’illusion
Parmi ses comédies, l’Illusion comique (1636) est la plus originale. Elle garde ce climat de jeunesse, avec quelques personnages aux amours brouillonnes, mais elle est surtout marquante par sa construction et par son éloge du théâtre. Sa construction imbrique le plan de la réalité et le plan du spectacle, car le personnage du père, qui cherche à connaître le sort de son fils disparu, croit voir une action réelle et suit en réalité, guidé par un magicien, les répétitions d’une pièce où joue son fils. Lorsque ce fils meurt sous ses yeux, il croit à une mort réelle, avant de comprendre qu’il s’agit d’une simulation.
« Illusion comique » veut dire « illusion théâtrale, jouée par des comédiens ». Influencé par le théâtre espagnol (qui restera l’une de ses grandes références), Corneille crée en France une dramaturgie du jeu de miroirs, qui est une préfiguration du « théâtre dans le théâtre » – comme l’illustrera beaucoup plus tard Pirandello. Cet art du vrai et du faux est aussi une célébration de l’art dramatique. En un temps où la profession de comédien est socialement très risquée (elle est notamment condamnée par l’Église, qui excommunie les acteurs) et où les pièces ont de plus en plus de succès, l’auteur proclame le triomphe moderne du théâtre, à travers les propos du magicien Alcandre :
À présent le théâtre
Est en un point si haut que chacun l’idolâtre
Et ce que votre temps voyait avec mépris
Est aujourd’hui l’amour de tous les bons esprits.
2.2. La révolution du Cid
La création du Cid en 1637 est un événement fondateur. La pièce peut être considérée comme la première grande tragédie, ou tragi-comédie, c’est-à-dire tragédie avec une fin heureuse, du théâtre classique français. Aucun auteur n’avait jusqu’alors atteint cet éclat dans la forme et posé des questions aussi existentielles à travers des personnages aussi nobles et des conflits moraux aussi élevés.
Le dilemme cornélien
Les protagonistes se débattent dans un dilemme, depuis qualifié de cornélien : que choisir, de la fidélité aux principes et vertus que l'on vous a inculqués, ou de votre bonheur individuel ? La scène est à Séville, au temps de la Reconquête espagnole. Les temps sont encore chevaleresques et propices aux héros. Rodrigue a tué un homme de bien, il est criminel et pourtant il a sauvé sa patrie.
Le Cid est un chef-d’œuvre à plus d'un titre. D’abord par son principal débat, qui porte sur l’honneur : cette revendication morale doit-elle l’emporter sur les droits de l’amour ? L’honneur lui-même est-il plus important s’il est de caractère national, familial, individuel ? L’esprit de chevalerie est-il plus guerrier que galant, ou plus respectueux de l’amour et de la femme que des idéaux militaires ?
Poser ces questions à travers une tragédie, c’est plaider pour une société où les vérités ne sont pas figées mais soumises à la réflexion morale et aux considérations humaines. Contrairement aux images qu’on a souvent associées au théâtre cornélien, la pièce choisit le camp de la jeunesse et de l’amour. Mais elle le fait sans négliger les enjeux politiques. Elle place ses deux jeunes héros et leur amour enflammé dans la structure et le cheminement d’un pouvoir dont Corneille est un observateur de plus en plus aiguisé.

Succès et polémique
Le succès fut considérable. Mais les critiques, venant d’auteurs jaloux et d’une clique réunie autour de Richelieu et de l’Académie française, qui prônaient l’application stricte de règles étroites, alimentèrent ce qu’on a appelé « la querelle du Cid » – querelle interminable qui, aujourd’hui, peut paraître absurde. Un contemporain, Georges de Scudéry, soutint : « Le sujet est vrai, mais non pas vraisemblable. » Corneille répondit point par point aux attaques, n’acceptant que de très rares défauts (« Je ne puis dénier que la règle des vingt et quatre heures presse trop les incidents de cette pièce »).

2.3 Une lecture politique de l’Histoire
Avec le Cid, Corneille est entré dans l’écriture tragique avec une telle force et un tel talent qu’il ne va plus la quitter, si l’on excepte les deux comédies le Menteur (1643) et la Suite du Menteur (1644). C’est donc un deuxième Corneille qui est né et va se renouveler dans ce répertoire noble. De Horace (1640), qui vient juste après le Cid, à Suréna, (1674), sa dernière œuvre, il composa et fit jouer 21 tragédies, ce qui porte à 23 le nombre de ses pièces d’inspiration tragique écrites sans collaborateur.
Peu importe qu’il fût déclaré perdant dans le concours qu’il accepta de disputer face à Racine en 1670 – chacun écrivit sur le même sujet, lui fit Tite et Bérénice ; son rival, Bérénice, qui eut plus de succès –, il se montra toujours d’une grande force et d’une grande fécondité.

Cet ensemble tragique reprend parfois des thèmes des auteurs anciens mais, le plus souvent, préfère l’Histoire à la mythologie et propose une lecture politique des siècles passés. C’est l’histoire romaine que Corneille reconsidère surtout et qu’il projette sous son éclairage en donnant sa vision de divers événements ou de divers personnages : Horace, Cinna (1641), Polyeucte (1642), pour ne citer que les trois pièces « romaines » retenues par la postérité. Chacune de ces tragédies peut se voir comme un problème politique posé au spectateur – et, au-delà, aux rois et aux conseillers de qui dépend le fonctionnement d’un pays et d’une société.

Horace
Horace reprend le thème, obsédant chez Corneille, de l’honneur : celui qui triomphe dans le combat entre les trois champions de Rome et les trois champions d’Albe, le Romain Horace a employé la ruse et a tué sa sœur ; il a fait triompher l’intérêt collectif, mais sans scrupule. Il est un Rodrigue assez immoral, en qui son père – le vieil Horace – et l’empereur Tulle vont finalement approuver les vertus liées au courage.
Cinna
Cinna s’interroge doublement sur le pouvoir à travers les tourments d’un empereur, Auguste, qui affronte successivement un conflit intérieur et un conflit extérieur : il se demande s’il doit abandonner le trône, puis le conserve ; puis il découvre que son ami Cinna mène une conspiration contre lui dans le but de l’assassiner. Il pardonne. Magnanimité désintéressée ou calculée ? L’impératrice et Auguste lui-même pensent que ce geste de pardon pourra apporter une gloire éternelle à celui qui en est l’auteur.
Polyeucte

Dans Polyeucte, il est à nouveau question d’un complot, mais la révolte a ici des causes religieuses : Polyeucte se convertit en secret au christianisme et veut détruire les idoles païennes. Il pourrait payer de sa vie son action criminelle mais, au contraire, séduit ceux qui l’entourent par sa sincérité et sa force de conviction. Sa femme et ses rivaux se convertissent ou découvrent la foi chrétienne. Le thème n’est plus celui du pouvoir, mais celui d’une minorité agissant contre une doctrine établie. Au-delà de ce thème, d’ailleurs traité de façon édifiante, c’est un tableau du monde en train de changer : ce détail – l’action se passe non pas dans la capitale de l’empire, mais dans le territoire de l’Arménie alors romaine – va modifier l’ensemble de l’univers connu.
Une leçon pour la société monarchique
Ainsi Corneille explore le fonctionnement politique de la société – celle qui existait dans l’Antiquité et qui demeure sous une forme sensiblement différente à son époque, la société monarchique. Étudiant les nations puissantes et les peuples barbares, les païens et les chrétiens, les maîtres et les personnes impliquées dans l’appareil hiérarchique, il met à nu les ressorts idéologiques, militaires, théoriques du pouvoir. Il essaie de tirer des leçons des phénomènes qui semblent se répéter à travers le temps, tout en exprimant de façon proverbiale ce que des potentats ou des chefs militaires peuvent formuler en eux-mêmes (« Quand le crime d’Etat se mêle au sacrilège / Le sang ni l’amitié n’ont plus de privilège », Félix dans Polyeucte, III, 3).
Fervent catholique, il n’en trace pas moins, de pièce en pièce, une fresque de plus en plus marquée par le pessimisme et les échecs de l’Histoire, mais dominée par l’idéal d’un souverain réfléchi et tolérant. En ce sens, la figure d’Octave devenu Auguste dans Cinna, qui admire sa propre maîtrise en disant : « Je suis maître de moi comme de l’univers » (V, 3), est un des éléments importants dans le portrait multiple du monarque rêvé que Corneille n’a cessé de peindre et de retoucher dans son dialogue continu avec l’Histoire.
2.4 Un théâtre de l’exemplarité et de la sensibilité

Le siècle classique français reprit à son compte le précepte des anciens Grecs selon lequel le théâtre devait « purger les passions », c’est-à-dire opérer une catharsis (purification) dans l’esprit du spectateur. Corneille acceptait cette idée mais il voulut plutôt transformer le public par la valeur d’exemple que peuvent incarner des pièces comme Le Cid ou Polyeucte. Mais, de même qu’il a su casser brillamment l’uniformité de la récitation en introduisant des variations comme les stances (formes de monologues poétiques), il n’a pas écrit un théâtre qui pourrait se réduire seulement à cette fonction d’exemplarité, au culte du héros, à l’école du courage et de la volonté.

Passion et tendresse : les héroïnes cornéliennes

On connaît surtout les grands personnages masculins de ses pièces, mais il a également brossé d’amples et saisissants personnages féminins. D’ailleurs, la pièce qu’il préférait parmi ses créations – et que la postérité n’a pas placée au premier plan – repose sur la personnalité d’une femme. Il s’agit de Rodogune (1647), dont l’héroïne, « princesse des Parthes », est âpre et ambitieuse, très différente des mères et des filles fort touchantes qui interviennent dans bien d’autres de ses pièces. Mais c’est néanmoins la représentation passionnée d’un destin de femme. Lui-même donna, sans modestie, les raisons de son attachement à cette œuvre : « Elle a tout ensemble la beauté du sujet, la nouveauté des fictions, la force des vers, la facilité de l’expression, la solidité du raisonnement, la chaleur des passions, les tendresses de l’amour et de l’amitié : et cet heureux assemblage est ménagé de sorte qu’elle s’élève d’acte en acte » (Examen, 1660).
Tout Corneille est dans cette phrase : le théâtre doit « raisonner » mais être aussi empreint de tendresse. Les mises en scène modernes de ses pièces ont fréquemment mis en évidence une sensibilité et une sensualité méconnues. Écrivain affectionnant le discours et la leçon politique, avocat dans l’écriture comme il l’était à la ville, Corneille est aussi à sa façon, qui est plus secrète que celle de Racine, un écrivain du sentiment.

 

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MUSIQUE SÉRIELLE

 

 

 

 

 

 

 

musique sérielle


Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire de la musique ».

Le terme « musique sérielle », qui n'est synonyme ni de « musique dodécaphonique » ni de « musique atonale », apparut pour la première fois dans les descriptions des œuvres de Schönberg, Berg et Webern postérieures à 1920-1923 et faisant usage de la série dodécaphonique, et fut utilisé surtout à partir de 1945-1950. Dans une musique sérielle quelle qu'elle soit, les éléments « mis en série » sont en principe égaux en droit et régis selon l'ordre dans lequel ils apparaissent et se succèdent. Pour abolir, du moins en principe, toute hiérarchie entre les sons, Schönberg eut recours, après la période de silence qui elle-même avait suivi ses grandes œuvres dites « atonales libres », à l'atonalité et au sérialisme. Mais il n'appliqua ce dernier qu'à l'un des 4 paramètres (hauteur, durée, timbre, intensité) du son traditionnel : les hauteurs. Et il prit comme matériau de base pour ses séries les douze degrés de la gamme chromatique. Ses séries sont donc dodécaphoniques, et on a associé à son système le terme de dodécaphonisme.

La série dodécaphonique schönbergienne est l'énoncé dans un ordre quelconque des douze sons de l'échelle chromatique tempérée, chaque son étant énoncé et chacun ne l'étant qu'une fois : le nombre des séries possibles s'élève ainsi à (1 X 2 X 3 X 4 X 5 X 6 X 7 X 8 X 9 X 10 X 11 X 12) = 479 001 600. À la base d'une œuvre, une série précise choisie par le compositeur en fonction de divers critères, et pouvant y être utilisée sous sa forme originale, récurrente (de la dernière note à la première), renversée (en changeant la direction de ses intervalles), ou récurrente renversée, chacune de ces quatre formes étant en outre transposable sur les onze autres degrés de l'échelle chromatique. D'où un total de 48 formes différentes de la même série. De ces 48 formes, qui s'inscrivent dans les 479 001 600 théoriquement possibles, le compositeur dispose « à volonté », avec en outre le principe de l'identité de l'horizontal et du vertical (présentation soit successive, soit simultanée, c'est-à-dire sous forme d'accord, des notes de la série), celui de l'équivalence entre elles de toutes les notes du même nom quel que soit leur registre, et la possibilité de faire passer d'une voix à l'autre telle ou telle forme de la série choisie et d'en faire entendre simultanément diverses formes, à des vitesses de déroulement et à des rythmes divers, aux différentes voix. Ces divers principes, qui en outre peuvent se combiner, montrent bien que fondamentalement la série dodécaphonique n'est pas un thème au sens classique du terme (elle n'est pas forcément « reconnaissable » mélodiquement), mais essentiellement une succession d'intervalles.

Il résulte de ce qui précède que :
– une musique peut être sérielle sans être dodécaphonique, si elle fait appel à des séries de moins de 12 sons (séries défectives, fréquentes chez le dernier Stravinski) ou de plus de 12 sons (dans le cas d'un langage utilisant des intervalles plus petits que le demi-ton) ou si elle « met en série » des paramètres autres que les hauteurs de son ; et sans être atonale, si la série est choisie de manière à susciter un sentiment tonal ;
– une musique peut être atonale sans être dodécaphonique au sens schönbergien (les œuvres de Schönberg de 1908-1915 ne sont dodécaphoniques qu'au sens large et les œuvres modales anciennes pas du tout), ni sérielle ;
– une musique dodécaphonique (au sens schönbergien) et sérielle peut néanmoins être tonale par beaucoup d'aspects si la série est choisie de manière à susciter un sentiment tonal (Concerto pour violon d'Alban Berg) ;
– si les œuvres de Schönberg, relevant de sa « méthode de composition avec douze sons n'ayant de rapports qu'entre eux » sont (en principe) à la fois atonales, dodécaphoniques et sérielles, elles ne constituent qu'un cas particulier aussi bien de l'atonalité que du sérialisme.À noter, enfin, que le terme « dodécaphonique » n'a été employé ci-dessus qu'au sens schönbergien, mais qu'au sens large on peut l'appliquer à la musique tonale occidentale des xviiie et xixe siècles, fondée elle aussi sur les douze degrés de la gamme chromatique tempérée. On trouve d'ailleurs des séries (au sens schönbergien) de 12 sons, intégrées dans un contexte tonal, dans un récitatif du Don Giovanni de Mozart, au début de la Faust Symphonie de Liszt, et dans la fugue de Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss.
Schönberg, Berg et Webern acquirent rapidement dans l'usage de la série une grande maîtrise, mais en l'adaptant à leurs besoins personnels. Avant la Seconde Guerre mondiale, seuls de rares compositeurs, parmi lesquels Ernst Kreňék et Luigi Dallapiccola, les suivirent dans cette voie. Mais, après 1945, beaucoup de jeunes compositeurs, avec, à leur tête, Luigi Nono, Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen, se joignirent à eux. Avec cette nouvelle génération, le principe sériel s'étendit à d'autres paramètres que les hauteurs de son : durées, timbres, intensités. Ce fut, jusque vers 1955, la période du « sérialisme intégral », ou du « sérialisme post-webernien ». La « pensée sérielle » fut à l'ordre du jour, illustrée notamment par cette définition qu'en donna Stockhausen : « Le principe sériel signifie d'une façon générale que pour une œuvre donnée on choisit en nombre limité des grandeurs différentes ; que ces grandeurs sont apparentées les unes aux autres par leurs proportions ; qu'elles sont disposées dans un ordre et à des intervalles déterminés ; que cette sélection sérielle intervient pour tous les éléments qui serviront au travail compositionnel ; qu'à partir de ces séries fondamentales le travail compositionnel débouche sur de nouvelles séries de configurations d'un degré supérieur qui à leur tour sont variées sériellement ; que les proportions de la série constituent le principe structurel dominant de l'œuvre à composer, celle-ci devant en tirer les conséquences formelles indispensables » (Zur Situation des Metiers, 1953-54).
La méthode de Schönberg trouva son premier emploi dans la 5e pièce (valse) de l'opus 23 pour piano (12 sons toujours présentés dans le même ordre selon des dispositions variées) ; puis, avec la Sérénade op. 24 (septuor) et surtout avec la Suite pour piano op. 25. Son utilisation se généralise jusqu'aux Variations op. 31 pour grand orchestre (1927-28) et à l'opéra Von Heute auf Morgen (« D'aujourd'hui à demain », 1929).
La série dodécaphonique marque une distanciation par rapport à l'acte compositionnel traditionnel, constitue le principe organisateur de l'œuvre tout en n'affectant que les hauteurs, et peut même être considérée comme la quintessence de la variation. Elle consacre, évidemment, la non-dissociation de l'harmonie et de la mélodie qui « ne sont que les deux aspects, l'un vertical, l'autre horizontal, d'une même réalité musicale fondamentale » (Webern, 1932). Toutefois, les pages précitées mettent bien en relief que la série des hauteurs est conçue par Schönberg comme un « ultrathème » lié aux formes classiques du contrepoint et n'entrave en fait ni l'humour, ni le lyrisme, ni en un mot la sensibilité. Est-ce un cas particulier ? Un regard sur l'œuvre de Berg le dément car elle constitue une tentative pour « rattacher au passé chaque nouvelle étape du devenir de l'univers schönbergien » (R. Leibowitz). Dans la Suite lyrique (1925-26), Berg fait coexister, parfois dans le même mouvement, les principes d'écriture tonale et la méthode de composition à 12 sons sans affecter l'unité de style, la cohérence générale tandis que les 4 derniers sons de la série du Concerto à la mémoire d'un ange sont précisément les 4 premières notes du choral de Bach cité. Berg a, d'ailleurs, lui-même, souligné le double aspect de son œuvre : romantique, mais aussi mathématique. De fait, il fut le premier, dans Lulu, à découvrir et utiliser les premières permutations qui lui permirent d'engendrer de nouvelles séries dérivées (un procédé repris et perfectionné par Boulez et Barraqué).
Chez Webern, la série jouant un rôle de cohérence, exerce un contrôle rigoureux sur les moyens d'écriture ; elle devient une fonction d'intervalles et doit être envisagée « comme une fonction hiérarchique engendrant des permutations qui se manifeste par une répartition d'intervalles, indépendante de toute fonction horizontale ou verticale » (P. Boulez). Car Webern s'abstient de toute référence (H. Pousseur a parlé à propos de la logique de sa démarche « d'une pure construction du refus ») et, considérant chaque phénomène sonore comme autonome, relègue au second plan les problèmes strictement harmoniques et élargit sa réflexion et son contrôle aux autres paramètres du son ; il tente, en effet, de créer des séries de rythmes (cf. 2e mouvement des Variations op. 27, 1936) et même une organisation des hauteurs, durées, intensités dans l'exposition du premier mouvement du Concert op. 24 : 12 sons divisés en 4 groupes de 3 sons (cette atomisation créant des blocs sonores qui permettent d'engendrer des structures complexes), un rythme articulé dans la proportion 1 : 2, l'intensité décroissant du f au p (cf. aussi la seconde Cantate op. 31).


Ce sont ces tentatives (et l'esprit de Webern) que radicalisent les jeunes compositeurs de la classe de Messiaen, puis de Leibowitz (qui fit redécouvrir la trilogie viennoise en France et familiarisa les créateurs avec le dodécaphonisme strict), au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il semble bien que, dès 1942, Messiaen ait songé à appliquer le principe de la série dodécaphonique aux autres paramètres du son (cf. Liturgie de cristal dans Quatuor pour la fin du temps, 1941). Dans les 4 Études de rythmes composées par Olivier Messiaen en 1949, la 2e (Mode de valeurs et d'intensités), dont on connaît l'impact sur Boulez et Stockhausen, est vraiment construite sur une série rythmique (ou de valeurs) de 24 durées, sur une série dynamique de 7 intensités, du ppp au fff, sur une série de 12 attaques. Ainsi, tout son devient un phénomène identifiable par ses qualités propres. La même année, Boulez, avec son Livre pour quatuor (1949), propose un traitement sériel successif de tous les paramètres, créant parallèlement aux séries de hauteur des séries de durées, de timbres ou attaques, de dynamiques traitées de manière autonome. Mais le premier essai d'organisation totale simultanée de l'espace sonore (à laquelle travaille de son côté aux États-Unis depuis 1948 Milton Babbitt (cf. ses 3 Compositions pour piano) n'est réalisé qu'avec Polyphonie X (1951), appelée ainsi en raison du croisement de certaines structures, et dont Boulez, lui-même, reconnaît l'échec partiel, du fait de sa trop grande rigidité qui aboutit à des résultats aussi imprévus que malheureux sur le plan sonore, et le 1er livre des Structures pour 2 pianos (1952), dont la série initiale reprend la première division du mode de 36 hauteurs de Mode de valeurs et d'intensités d'O. Messiaen (la première pièce fut écrite avant Polyphonie X ).

C'est ce type de musique, avec traitement sériel de tous les paramètres ou, du moins, d'un autre paramètre en sus des hauteurs, qu'on a plus volontiers désigné sous le nom de musique sérielle au début des années 50. De plus, très vite, l'utilisation de la série cesse d'être liée au chiffre 12 (« une croyance comique en l'efficacité de l'arithmétique », P. Boulez) et les critères retenus peuvent différer pour chacun des paramètres. La musique dodécaphonique n'est donc qu'un aspect, restrictif puisque limité aux hauteurs de la musique sérielle. Bien plus, cette dernière ne saurait être circonscrite à une technique de vocabulaire. Certes, la généralisation sérielle peut être conçue comme un garant d'asymétrie, de non-répétition, c'est-à-dire d'un univers en perpétuelle transformation et expansion, comme un moyen aussi de remédier à la pauvreté rythmique que Boulez reprochait à la musique dodécaphonique ; elle est, surtout, une manière d'appréhender l'acte compositionnel, le fait musical, et devient « un mode de pensée polyvalent » qui s'élargit à la structure même de l'œuvre qu'elle engendre et où le surdéterminé rejoint l'imprévisible de manière irréversible. On peut donc affirmer que la musique sérielle est non directionnelle et se rattache à une esthétique du discontinu.

Les cours d'été de Darmstadt, où Leibowitz enseigne en 1948 et 1949, et où les premiers débats mémorables interviennent en 1952 quand Boulez et Stockhausen présentent leurs premiers travaux, deviennent le creuset de cette nouvelle musique et lui assurant un rayonnement international, en font le fait collectif musical du xxe siècle. On peut affirmer que presque tous les grands créateurs nés entre 1920 et 1930 ont eu leur période sérielle (cf. outre Boulez et Stockhausen, déjà cités, Luigi Nono, Luciano Berio, Bruno Maderna, Henri Pousseur, Serge Nigg, etc.), tant il est vrai qu'une certaine tyrannie intellectuelle s'est alors exercée. Boulez n'écrivait-il pas, en 1952, qu'« après la découverte des Viennois, tout compositeur est inutile en dehors des recherches sérielles » ?
Le cas de Jean Barraqué (mort en 1973) avec ses séries proliférantes mérite une attention particulière : rejetant l'atomisation de la série de base, qu'il présente avec clarté soit verticalement sous la forme de blocs, soit horizontalement, il engendre, par toute une série de subdivisions, des séries, certes différentes de la série initiale, mais présentant toujours des rapports avec elle (cf. Sonate pour piano). Il y a là une sorte d'évolution en spirale qui lui permet de concevoir une possibilité de matériau à l'infini, d'où cette œuvre tirée de la Mort de Virgile de Hermann Broch (4 parties achevées), à laquelle il voulait consacrer le reste de sa vie. Preuve en est que la grande variation beethovénienne n'est guère très éloignée et que la musique sérielle peut ne pas manquer de force, ni de lyrisme.

Mais, à vrai dire, peu de compositeurs suivirent le strict sérialisme à cause de la rigidité même du système. Des signes de liberté interviennent très tôt dans son application, dès 1952-53 avec Nono (cf. 1re Épitaphe de García Lorca ; Due espressioni ; et mieux Canti per 13, 1954 ; et Incontri, pour 24 instr., 1955) ou Donatoni (cf. Composition en 4 mouvements). Au moment où il vient de terminer Metastasis et travaille à Pithoprakta, Xenakis n'hésite pas à intituler un article paru dans le premier numéro du Gravesaner Blätter (revue de H. Scherchen) en 1955, la Crise de la musique sérielle. Il y attaque sa polyphonie linéaire, qui se détruit d'elle-même par sa complexité naturelle, soulignant ainsi la contradiction entre le système et le résultat ; la dispersion fortuite de l'état massique des sons dont la densité ne peut être contrôlée que par une moyenne statistique issue de l'application de la logique probabiliste. Il faut bien, en effet, reconnaître que la variation continuelle de l'ordonnance de tous les possibles de chaque paramètre dans la musique sérielle s'annulait même au niveau global du résultat sonore, entraînant rapidement par sa monotonie une perte de l'intérêt. Ce nivellement a été ressenti comme une sorte d'épuisement a priori de la matière et du processus générateur d'où le désir de trouver des moyens de différenciations plus importantes, le besoin d'améliorer le « rendement formel » des organisations sérielles, de le régénérer par la « technique des groupes ». Dès 1954, dans un article Recherches maintenant paru dans le no 23 de la Nouvelle N. R. F., Boulez lui-même bat en brèche le sérialisme intégral. En fait, sa prise de conscience était encore plus ancienne : si, dans les Structures pour 2 pianos, la première pièce (1951) est purement automatique, écrite « à partir d'un phénomène qui a annihilé l'invention individuelle » (P. B.), la deuxième et la troisième (1952) obéissent à un choix personnel (peu perceptible), c'est-à-dire à une direction imposée au matériau, à une tension de l'acte compositionnel, qui, dès cette date, libère de son propre aveu Boulez de ses complexes vis-à-vis d'une organisation stricte du matériau. Approfondissant cette idée d'un univers musical relatif, c'est-à-dire organisé selon des schémas variants, Boulez est amené à introduire certaines possibilités de choix de parcours qui posent aussi le problème de nouveaux rapports entre l'interprète et le compositeur, avec sa 3e Sonate pour piano (1957). Deux mois plus tôt avait éclaté à Darmstadt la bombe du Klavierstück XI de Stockhausen, une organisation mobile de 19 séquences au contenu déterminé. La musique sérielle était bien morte même si elle mit quelques années encore à agoniser. De ce point de vue la venue à Darmstadt de Cage, l'été 1958 (séminaire sur « La composition comme processus »), aura une influence déterminante sur la jeune génération. À la sérialité se substitue l'aléatoire comme nouveau mot d'ordre. Il en est partiellement la conséquence logique.

 

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Empire byzantin : littérature byzantine

 

 

 

 

 

 

 

Empire byzantin : littérature byzantine


L’héritage
La littérature byzantine représente moins une rupture avec l'hellénisme qu'une continuation avec des apports nouveaux. Sans doute la production ne demeure-t-elle pas égale, mais la littérature byzantine est la preuve de la permanence de l'intellectualité dans le monde hellénique ; elle constitue aussi l'une des grandes littératures de l'Europe médiévale, la première apparue, qui vaut tant pour elle-même que pour les relations de pensée entre les pays de culture et de langues différentes dont se compose le Moyen Âge.
La littérature byzantine, tout d'abord, est l'héritière de la tradition grecque antique. L'empire de Constantinople, s'il est politiquement issu de Rome, est grec de sentiment et d'intellectualité. La continuité de la langue donne aux Byzantins accès aux œuvres anciennes, dont ils font la base de l'éducation.
Par ailleurs, la civilisation byzantine est tout imprégnée de christianisme, ce qu'elle doit à la littérature grecque chrétienne des quatre premiers siècles de notre ère, qui a contribué à diffuser et à formuler le message et les dogmes de la nouvelle religion. Les Byzantins, passionnés de religiosité, épris tantôt de mystique, tantôt de raisonnement, sont parvenus à identifier hellénisme et christianisme, et à considérer le christianisme comme un fait spécifiquement grec.
L'attachement des lettres byzantines à la double tradition antique et chrétienne a eu sur l'expression linguistique une importante conséquence, encore sensible aujourd'hui : la recherche de l'archaïsme dans l'écriture littéraire, à des degrés variables, corroborée par les usages savants de la langue des institutions.

De l'hellénisme au byzantinisme (ive et ve s.)

Trois traits caractérisent la période couvrant les ive et ve s., qu'on peut qualifier de prébyzantine. La culture se répartit entre plusieurs centres : à côté de Constantinople, il y a la Grèce continentale (avec Athènes et Thessalonique), l'Égypte et l'Asie Mineure (notamment la Syrie, la Palestine, la Cappadoce). En outre, le latin est encore langue officielle : la concurrence du grec n'aboutira que deux siècles plus tard à une complète hellénisation. Enfin, la production littéraire présente parallèlement une double inspiration : païenne et chrétienne ; la première prolonge la pensée antique en un ultime éclat par la philosophie, la rhétorique, l'histoire, la poésie, le roman ; la seconde, remarquable surtout au ive s. avec les auteurs sacrés (les Cappadociens Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze et Grégoire de Nysse, Jean Chrysostome d'Antioche), va réaliser progressivement la fusion du christianisme et de l'hellénisme en pénétrant peu à peu dans les genres littéraires profanes.
La philosophie ne se sépare pas de la théologie. Elle lutte contre les doctrines païennes, mais elle se trouve engagée, sur son propre dogme, dans un conflit au sujet de la personne du Christ. L'école d'Antioche insiste sur sa nature humaine, celle d'Alexandrie sur sa nature divine. Chacune de ces thèses a son défenseur : Nestorius (Homélies, traité du Théopaschite) donne son nom au nestorianisme, doctrine d'Antioche que condamne le concile d'Éphèse ; tandis que Cyrille d'Alexandrie (vers 376/380-444), lui-même inquiété pour ses idées, se réhabilite en défendant le christianisme contre les idées de Julien l'Apostat (331-363) et contre les hérésies (Catéchèses). Par ailleurs, à la violence des affrontements doctrinaux s'oppose une théologie plus édifiante, tournée vers la spiritualité et l'ascèse avec Palladios le Galate (vers 363-vers 431) [Histoire lausiaque] et Marc l'Ermite (Sur la loi spirituelle).
L'historiographie, qu'avait créée et illustrée Eusèbe de Césarée (vers 265-340), retrouve sa faveur auprès d'érudits tels que Socrate et Sozomène, qui continuent l'histoire ecclésiastique. Théodoret de Cyr, historien de l'Église pour la période de 323 à 429, est également historien des idées quand il étudie les hérésies et quand il compare les thèses des écoles helléniques et des écoles chrétiennes au profit de ces dernières.
La littérature de caractère sentimental fait son apparition dans la production chrétienne. Le roman, issu de l'épopée et du roman païen, vient s'ajouter à la littérature des idées et des événements, et faire diversion avec elle. Le récit en vers de l'impératrice Athénaïs Eudoxie (?-460) [Cyprien d'Antioche] est le premier « roman chrétien » : l'atmosphère du roman profane cède devant une vision de l'univers sensible à la nature humaine.
Le théâtre a longtemps continué les mimes romains, mais il n'en reste rien. Au contraire, le théâtre savant a servi à la propagande et aux polémiques théologiques. La manifestation la plus célèbre est le Christ souffrant, récit de la Passion avec dialogues et chœurs, dont les parties lyriques inspirèrent les mélodes.
À la fin du ve s., la pensée byzantine est déjà fortement élaborée. L'esprit théologique règne sur l'ensemble de l'activité intellectuelle. Si le paganisme se maintient encore, le christianisme s'efforce de l'éliminer et de conquérir toutes ses positions.

Première réalisation de la pensée byzantine (vie-xe s.)
Introduction
C'est à partir du moment où Constantinople exerce une action centralisatrice en tous domaines dans l'Empire que triomphe le « byzantinisme ». L'activité créatrice s'ordonne selon une certaine hiérarchie, au sommet de laquelle se situent les genres qui traitent des concepts théologiques et philosophiques ; viennent ensuite ceux qui ont trait à la vie religieuse dans le comportement humain ; enfin les genres profanes font diversion à l'austérité des précédents.
La pensée païenne cède définitivement devant le christianisme, que soutient l'Empire et dont il est lui-même le soutien (fermeture par Justinien des écoles philosophiques d'Athènes en 529). La vie intellectuelle se concentre dans la capitale. La production se manifeste d'abord avec éclat, se stabilise pendant deux siècles, pour connaître une nouvelle renaissance à la fin de la période.

Le vie s.
La littérature religieuse, abondante, atteste trois formes. Doctrinale (contre les hérésies nestorienne ou monophysite), elle trouve en Léontios de Byzance (vers 485-vers 542) un grand théologien, qui, par l'alliance du platonisme et de l'aristotélisme, fonde véritablement la scolastique byzantine. Un courant ascétique se développe dans le même temps : mysticisme populaire d'un Johannes Moschos (?-619) [le Pré spirituel], d'une part, mysticisme élevé, de l'autre, avec Jean Climaque (vers 579-vers 649) [l'Échelle spirituelle]. Cette création de prose est complétée par la haute poésie des mélodes, dont le plus célèbre est Romanos (ou Rhômanos) auquel on doit une riche production hymnographique.
La chronique et l'histoire rattachent à l'univers chrétien le monde profane pénétré de religiosité. Si les historiens religieux (Théodore le Lecteur, Evagre) ne font guère que continuer l'œuvre de leurs prédécesseurs en étudiant l'histoire ecclésiastique, les historiens profanes sont plus variés et originaux. Jean le Lydien (essai sur les Magistratures) et surtout Procope de Césarée (?-vers 562) [Histoire des guerres, Traité des édifices, Histoire secrète] sont les figures les plus attachantes de cette époque. La chronique est plus spécialement représentée par Hésychius de Milet et Jean Malalas. Voyageurs et géographes (tels Cosmas Indikopleustês, l'Exploration des mers indiennes) complètent l'œuvre historique.

Les viie et viiie s.
Les viie et viiie s. consolident les résultats de la production du siècle précédent malgré les difficultés qu'éprouve l'Empire à l'extérieur (recul devant les assauts étrangers) et à l'intérieur (crises religieuses du monothélisme et de l'iconoclasme).
Dans la production religieuse, l'orthodoxie a des défenseurs en Maxime le Confesseur (vers 580-662), mystique autant que philosophe, et en Anastase le Sinaïte, plus nettement scolastique. L'hagiographie est représentée par Léontios de Néapolis, et l'hymnographie par André de Damas, archevêque de Crète. L'iconoclasme est combattu par le patriarche Nicéphore (vers 748-829) et par Théodore le Stoudite (759-826). Mais c'est en Jean Damascène (?-vers 749) que la théologie byzantine trouve sa plus complète expression : philosophe (Source de la connaissance, Sur la doctrine orthodoxe) autant que poète (Hymnes, Canons, Nativité), il est avant le schisme le théologien de l'Orient que l'Occident ne reniera pas.
Dans la production profane, très imprégnée de religiosité, la chronique l'emporte sur l'histoire. Georges de Pisidie met en vers la Genèse, de même qu'il raconte sous forme d'épopée les expéditions de l'empereur Héraclius. Une poétesse, Cassia (ou Kassia), écrit des hymnes et des épigrammes. Le roman de Barlaam et Josaphat atteste des influences orientales par le goût du merveilleux et l'attrait du bouddhisme.

Les ixe et xe s.
Au redressement de la politique impériale correspond un renouveau des lettres aux ixe et xe s. Le goût de l'humanisme antique donne lieu à une véritable renaissance. Mais l'érudition et le culte des œuvres du passé ne se dressent pas contre le christianisme. Ainsi le patriarche Photios (vers 820-vers 895), esprit encyclopédique, qui crée en quelque sorte la critique littéraire dans son Myriobiblion (vaste compte rendu de ses lectures), reste le théologien orthodoxe, et incite à la rupture avec l'Occident romain : il contribue à former la conscience nationale dans l'Empire byzantin.
Nombreux sont les chroniqueurs. Érudits, ils édifient une philosophie de l'histoire – fait nouveau –, comme Théophane le Confesseur (vers 758-vers 818), soucieux de l'unité impériale et des principes capables de l'assurer, ou comme Georges le Moine (ou Hamartole), qui voit dans le pouvoir impérial une manifestation de la Providence.
Le goût de l'érudition, développé au xe s., est encouragé par les empereurs, souvent eux-mêmes écrivains et auteurs de traités (Léon VI le Sage, Nicéphore Phokas, Basile II). La philologie est illustrée par Suidas, auteur d'un précieux Lexique. Syméon le Métaphraste dresse une collection des Vies de saints. Constantin Képhalas compose l'Anthologie (dite Palatine) des meilleurs poèmes païens et chrétiens. Jean Cyriotis, tout en faisant œuvre d'érudit, est aussi poète et hymnographe, ce qui montre la diversité des créations chez un même esprit. De même, chroniqueurs et historiens sont volontiers théologiens ou moralistes : Syméon le Métaphraste, Théodore de Mélitène, Coméniatis, Léon le Diacre. L'œuvre de Constantin VII Porphyrogénète (905-959) présente le tableau le plus complet de l'époque du point de vue des coutumes, des institutions et de la civilisation (De l'administration de l'Empire et le Livre des cérémonies).
Les événements extérieurs, notamment la menace de l'islam, inspirent la poésie. Le xe s. voit le début des chants populaires, qui vont se répandre peu à peu sur tout le territoire hellénique. Un cycle épique se constitue autour du héros Digénis Akritas, dont il est fait un symbole ; par là, l'actualité rejoint la tradition, et le champ de la poésie s'étend de la production populaire orale à la littérature écrite et aux genres élevés.
C'est au xe s. également que se reconstitue le théâtre populaire de la liturgie. Les thèmes de la Vierge et du Christ donnent lieu à des jeux dramatiques célébrés dans les églises à l'occasion des grandes fêtes. La tradition s'est prolongée jusqu'au xve s. Mais le théâtre byzantin est demeuré religieux, au rebours du théâtre antique ou du théâtre occidental.

Nouvelle renaissance des lettres byzantines (xie-xve s.)
Introduction
Le relâchement provisoire de l'autorité impériale ainsi que les menaces extérieures permettent un développement de la pensée libre dans les lettres, alors que domine la philosophie platonicienne. Le redressement dû à la politique des Comnènes favorise une renaissance des lettres par un regroupement des activités, que suit une décentralisation, à laquelle succède une tendance contraire qui marque un dernier éclat avant la chute de l’Empire byzantin.

Les xie et xiie s.
Le schisme du xie s. a rendu définitive la rupture entre l’Orient chrétien (Constantinople) et l'Occident chrétien (Rome) : l'orthodoxie est devenue un élément national de l’Empire byzantin. Toutefois, l'humanisme tempère parfois la rigueur des positions théologiques.
Trois courants de pensée se développent parallèlement. L'un, plus philosophique que proprement théologique, pénétré de rationalisme, est représenté par Michel Psellos (1018-1078), prodigieux érudit à l'œuvre immense (Chronographie, Lettres, Démonologie). À ce mouvement s'oppose le mysticisme de Syméon le Nouveau Théologien, auteur des Amours des hymnes divines, traité d'ascèse spirituelle et de contemplation. Un troisième courant, moralisateur, ramène au réalisme et à l'action avec Kékavménos (Stratêgikon), qui définit la conduite du citoyen et du soldat défenseur de Constantinople.
L'avènement des Comnènes restaure l'autorité impériale, qui reprend le contrôle des activités littéraires : l'orthodoxie, protégée des hérésies des Bogomiles et des Pauliciens, s'accommode d'un humanisme qui ne la heurte pas systématiquement.
La philosophie a des défenseurs, par exemple en la personne de Jean Italos, néoplatonicien, et d'Eustratios de Nicée (vers 1050-vers 1120), plus aristotélicien. Elle suscite, par ailleurs, des réactions chez des mystiques comme Nicétas Stéthatos (le Paradis intelligible) et Callistos Cataphigiotis (Chapitres sur la vie contemplative), et chez des moralistes comme Théophylacte (Institution royale) ou Eustache de Thessalonique (De la simulation, étude des caractères humains).
L'historiographie compte de grands écrivains. Anne Comnène, fille de l'empereur Alexis, écrit la chronique du règne de ce souverain (Alexiade). Michel Choniate (1140-vers 1220) défend dans ses Discours les droits de l'hellénisme. Son frère Nicétas rédige l'Histoire de Byzance au xiie s. Le pessimisme apparaît chez les historiens qui pressentent la fin de l'Empire (Eustache de Thessalonique, Jean Tzetzès), cependant que Jean Zonaras (?-vers 1130), Constantin Manassès (1143-1181), Glykas (?-vers 1204) restent fidèles à la chronique universelle plus ou moins officielle.
L'esprit satirique trouve sa place, à côté des grands genres, dans les Poèmes de Théodore Prodrome (1115-1166), type du poète de cour solliciteur et malheureux.
La littérature d'imagination donne naissance, d'une part, au roman courtois (Hysmine et Hysménias d'Eumathe Macrembolitos, Drosilla et Charichlès d'Eugénianos) et, de l'autre, aux adaptations de légendes indiennes ou persanes (Syntipas, Stéphanitis et Ichnélatis).

Le xiiie s.
La prise de Constantinople par les croisés (1204) a pour conséquence une décentralisation politique et littéraire.
Dans l'État de Nicée, la tradition philosophique se poursuit avec Nicéphore Blemmydès (1197-1272), conciliateur de Platon et d'Aristote, moraliste et éducateur. Deux de ses disciples sont des humanistes historiens et philosophes : Georges Acropolite (1217-1282) et Théodore II Lascaris (1222-1258).
À l'époque des croisades appartiennent les romans en vers de caractère chevaleresque (Belthandros et Chrysantza, Callimaque et Chrysorrhoe), qui complètent la production érudite.
À Trébizonde se crée au xiiie s. un centre culturel, au milieu des activités pratiques et commerciales de cette province. Mistra, dans le Péloponnèse, est un centre d'humanisme. En Épire, l'orthodoxie antilatine est défendue par Alexis Apokaukos (?-1345), Bardanès, Chomatène. Néanmoins, certains théologiens tentent un rapprochement avec le christianisme romain, d'où deux conceptions qui partagent la pensée hellénique.

Fin du xiiie-xve s.
La reprise de Constantinople aux croisés, de même que les efforts des Paléologues n'empêchent pas l'Empire byzantin de s'acheminer vers sa ruine (effective en 1453). La littérature, pourtant, demeure riche et atteste la diversité des courants de pensée qui, depuis longtemps, s'opposent.
Une renaissance littéraire est préparée par deux grands esprits, érudits historiens et philosophes : Georges Pachymère (vers 1242-vers 1310), hostile aux Latins, et Maximos Planude (vers 1260-1310), favorable à un rapprochement entre la pensée occidentale et celle de l'Orient. Cette opposition se poursuit au xive s. chez les disciples de ces penseurs, Théodore Métochite (1260-1332), quasi nationaliste, et Mélitèniotis, universaliste.

La crise religieuse de l'hésychasme vient diviser encore la pensée théologique : Grégoire Palamas (vers 1296-1359), dans ses Oraisons, et Cavasilas préconisent le mysticisme pur, que combattent Barlaam et Démétrios Cydonès (vers 1324-vers 1400).
L'hostilité aux Latins s'exprime chez Georges Gémiste Pléthon (vers 1355-vers 1450), tandis que le rapprochement est tenté par Gennadios (Georges Scholarios, vers 1405-après 1472) et Jean Bessarion (vers 1402-vers 1472).
L'histoire compte de grands écrivains : Jean VI Cantacuzène (Mémoires), Calliste Xanthopoulos (?-vers 1335) [Histoire de l'Église]. Jean Cananos (ou Kananos) et Jean Anagnotès décrivent les sièges de Constantinople en 1422 et de Thessalonique en 1430. L'Histoire de Romanie, de Nicéphore Grégoras (1296-1360), traduit la détresse de l'Empire. Doukas décrit la fin de l'Empire jusqu'en 1462, et Georges Phrantzês (1401-1478), après 1453, se lamente sur la chute de Constantinople.

Les contacts entre l’Empire byzantin et l'Occident ont favorisé les œuvres d'imagination et d'épopée : la Chronique de Morée tient de l'histoire et montre l'interpénétration de deux cultures. Ce caractère se retrouve dans le roman de Lybistros et Rhodamné. Mais les chansons populaires contemporaines vont répandre et vulgariser les thèmes de la production savante, et préparer l'avènement du lyrisme dans la poésie nationale quelques siècles plus tard.
La littérature byzantine ne disparaît pas avec l’Empire byzantin. Son héritage sera recueilli et préservera l'hellénisme sous la domination ottomane, en attendant l'indépendance. Elle reste indispensable à la connaissance du monde grec, dont elle constitue un élément original, ainsi qu'aux rapports de l'hellénisme avec l'Occident et l'Orient.

 

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