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LE LIBÉRALISME |
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libéralisme
1. Les débuts de l'histoire du concept
Le mot « libéralisme » est né au début du xixe siècle, après, comme il arrive souvent, que l'idée qu'il contient, la revendication de liberté, a été portée elle-même sur le devant de la scène historique. En effet, demander, exiger la liberté politique, idéologique, culturelle s'est introduit dans la conscience politique des élites françaises dès le xviiie siècle, dans une société qu'on dirait aujourd'hui « bloquée », divisée en « états », c'est-à-dire en classes institutionnelles (→ clergé, noblesse, tiers état), et où les libertés au sens moderne n'existaient réellement qu'à l'état larvaire : liberté de penser, de circuler, de publier, de créer, etc. Elles n'avaient aucune existence juridique.
Sous l'Ancien Régime, il existait une religion d'État, des classes sociales figées héréditaires, des barrières pour tout ce qui pourrait aller et venir dans le royaume (douanes, impôts, passeports, etc.) ; néanmoins les choses commencent à bouger avec la fin du règne de Louis XIV. La liberté de l'individu, sa capacité de décider de son avenir, qui constituaient autant de questions qu'il était jusqu'alors impossible voire impensable de soulever officiellement, deviennent des thèmes de réflexion.
Cependant, depuis la Renaissance et la Réforme, un courant idéologique souterrain prépare une conception nouvelle de la vie sociale. Machiavel, dans le Prince, Hobbes (1588-1679) dans le Léviathan, chacun à sa manière, ont attaqué la perspective de saint Thomas d'Aquin selon laquelle l'homme était fait pour vivre dans une société de droit divin (rappelons que la Somme théologique tient que tout pouvoir est d'essence divine et que la société civile ne peut être que théocratique). Pour Hobbes et Machiavel, Dieu n'a rien à faire ni dans le lien social entre les hommes ni dans la société. L'homme est fondamentalement mauvais ; il faut le prendre comme tel (pragmatisme, dirait-on aujourd'hui) et donc bâtir une société où sa méchanceté est la donnée de base, par une répression visible et sans hypocrisie, et où le « prince », loin de chercher à opprimer ses sujets, règne en fonction de leur harmonie possible et pour leur bien.
Le point de départ sera méthodologiquement le même pour les philosophes du xviiie siècle : existent d'abord les données de fait, dont la liste, établie dans un esprit pragmatique, dépend de chaque auteur. Certains partent de la notion de « nature ». Ainsi les « économistes », que la tradition appellera les « physiocrates » (du grec phusis, nature), pensent que la société doit être organisée selon la nature, un ordre « naturel qui renferme les lois constitutives et fondamentales de toutes sociétés », selon les termes de l'un d'eux, Dupont de Nemours.
Quelles sont les notions issues de l'ordre naturel qui assurent le bien-être des sociétés ? Ce sont la propriété, la liberté et l'autorité. La première, la propriété, est fondamentale : elle est personnelle, immobilière et foncière. La liberté, déjà supposée par la propriété, implique que l'individu est le meilleur juge pour savoir ce qui lui convient. Chaque homme doit pouvoir obtenir « la plus grande augmentation possible de jouissance par la plus grande diminution possible de dépenses », selon les termes d'un autre physiocrate, François Quesnay. Quant à la troisième, l'autorité, les physiocrates n'ont guère d'originalité : le souverain est un homme unique, un souverain absolu, et sa mission est de créer et de faire respecter les lois. Le cri de ralliement des physiocrates, dans la France issue de la pratique colbertiste, faite de règlements et de droits de toutes sortes sur un territoire constitué d'une mosaïque de coutumes et de droits particuliers, est le mot célèbre : « Laissez faire, laissez passer ! ».
On sait que la Révolution réalisera d'abord toute son œuvre révolutionnaire au nom de la liberté : et d'abord par le moyen de l'égalité politique pour accéder à la liberté politique, en supprimant les « ordres », les privilèges, puis en mettant l'accent sur la liberté et la propriété davantage que sur l'égalité dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Cependant, elle ne rendra pas possibles toutes les libertés, notamment celles, pour les classes défavorisées, de s'organiser.
Sur le plan intellectuel, il faut attendre la fin de la Révolution et du premier Empire pour que naisse le mot libéralisme, sous la plume de Maine de Biran qui le définit en 1818 comme une doctrine favorable au développement des libertés.
Nous sommes donc avec la Révolution passés à un pluriel : les libertés. Il y a à cette époque partout en Europe une aspiration à la liberté politique, différente selon les pays, mais qui n'est jamais loin de la liberté économique : en Espagne, les libéraux veulent, dans la Constitution qu'ils rédigent à Cadix en 1812, tout en résistant à l'occupation française, lutter contre l'absolutisme de leur monarchie ; en Angleterre, en 1832, face au parti conservateur, le parti whig devient le parti libéral, préconisant le libre-échange en matière de commerce extérieur et la démocratie par le suffrage universel qui n'existait dans aucun pays d'Europe à cette époque-là.
Dès le milieu du xixe siècle, l'aspiration à une certaine émancipation par rapport aux traditionalismes s'étend à tous les domaines : il y a par exemple des protestants libéraux, des catholiques libéraux (par exemple le catholicisme libéral de 1830, avec La Mennais, Lacordaire, est en lutte contre la tradition monarchique et gallicane du catholicisme de l'Église romaine – et l'histoire du catholicisme libéral va animer la vie des catholiques français jusqu'à l'encyclique de 1892, dans laquelle le pape accepte l'idée de république, mais sans toutefois condamner toute monarchie.
Ainsi, le concept de libéralisme est hissé dans le premier tiers du xixe siècle au rang de porte-drapeau pour tous les mouvements antipasséistes et anticonservateurs ; généreux, large, mobilisateur, il est devenu aussi un concept flou et un fourre-tout idéologique. Pour y voir clair, on est obligé de distinguer constamment, malgré leur histoire commune, les deux domaines où le libéralisme est revendiqué comme doctrine, le politique et l'économique ; mais il faut toujours partir de l'un pour aller à l'autre et en repartir pour retourner au premier.
2. Les fondements économiques du libéralisme politique
On admet aujourd'hui que le libéralisme politique se confond avec la démocratie : la disparition des démocraties populaires en Europe oblige à cette simplification, même si tous les régimes dits « démocratiques » ne sont pas – loin s'en faut – des régimes libéraux.
Le libéralisme politique est d'abord un système philosophique qui a pour base historique l'individualisme social, dont une application s'est retrouvée dans la loi Le Chapelier de 1791, qui abolit les corporations des métiers qui s'étaient créées sous l'Ancien Régime au nom de la liberté individuelle, et par opposition à l'intérêt social de la coalition d'intérêt économique que représentera le syndicalisme à la fin du xixe siècle.
Or l'individualisme a une longue histoire doctrinale. Le premier, John Locke, dans les Deux Traités sur le gouvernement (1690), avait opposé l'état de nature, où les individus se laissent aller à la violence, et le lien social, auquel les individus consentent librement à se livrer, cela dans leur intérêt, pour mieux s'opposer à l'arbitraire d'un monarque. Il est ainsi le premier à faire du libéralisme une doctrine de la représentation nationale des citoyens (avec la notion de majorité) et une doctrine de l'équilibre des pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire). Ainsi le principe de la liberté est fondé sur la notion de l'individu, dont toutes les institutions doivent viser à conserver l'intégrité. Locke est véritablement le premier penseur du libéralisme politique. Mais il faut bien comprendre que, dans cette perspective, l'individu est fonction de ce qu'il possède, ses biens matériels comme ses capacités personnelles, intellectuelles et morales. Il règle donc ses rapports avec autrui selon un mode d'échange de tout ce qu'il possède : c'est un rapport de « propriétaire avec d'autres propriétaires » qui constitue la base du rapport social.
Cette vision va régler les fondements d'une conception qui mettra deux siècles à s'instaurer, la démocratie parlementaire. C'est parce que l'État démocratiquement constitué devra respecter l'individualisme qu'il pourra répondre à son objectif. Or, comment se situe dans la société l'individu, dont le ressort essentiel est le désir de « subsister », c'est-à-dire en définitive de s'enrichir pour vivre ?
Adam Smith
Un autre penseur anglais, Adam Smith, va fonder ce qu'on appelle depuis l'« économie politique » dans un ouvrage classique, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). Qu'est-ce que l'enrichissement ? C'est, dit-il, l'accroissement de la productivité du travail : chacun se spécialise dans cette perspective. Mais la situation est forcément inégalitaire : il y a toujours d'un côté ceux qui disposent de plus de moyens de production (les propriétaires fonciers principalement, à l'époque de Smith), et il y a, de l'autre côté, ceux qui en disposent moins : s'esquisse alors le système qui consiste à échanger du travail contre du salaire. La société capitaliste est donc une société où existe le salariat. C'est d'ailleurs le salaire qui va fixer l'enrichissement et le prix des objets fabriqués.
Jeremy BenthamJeremy Bentham
Un autre théoricien anglais, Jeremy Bentham (1748-1832), fonde à l'aube du capitalisme la véritable doctrine de l'individualisme libéral. Il reprend le concept d'utilité comme ce qui fait le bonheur de l'individu, et pour cela établit une « arithmétique du plaisir » qui fonde la recherche du bonheur du plus grand nombre d'hommes. Son principe est que « les individus intéressés sont les meilleurs juges de l'emploi le plus avantageux des capitaux ». Il ajoute que, en fonction des différentes actions possibles que chacun mène pour arriver à son plaisir personnel, doit être adjointe une échelle de punitions proportionnelle aux délits qui pourraient se produire à cette occasion. Mais on peut objecter simplement que la recherche du « plaisir » risque finalement de se retourner contre l'individu même, si les sanctions supposent aussi une libre acceptation. Il faut donc au mieux définir les rapports entre l'utile et l'individuel.
Or, qu'est-ce que l'individualisme sinon la satisfaction de ce qui est utile à l'individu ? C'est un autre penseur anglais, John Stuart Mill, qui définit l'utilitarisme en termes particulièrement originaux : l'individu recherche non pas ce qui lui est utile égoïstement, mais ce que les autres acceptent comme utile à tous. Il écrit en effet : « Le bonheur que les utilitaristes ont adopté comme critérium de la moralité de la conduite n'est pas le bonheur personnel, mais celui de tous les intéressés. » Sa conception (Principes d'économie politique, 1848) s'oppose à celles des socialistes qui sont hostiles à la compétition comme facteur de progrès économique. Par exemple, il refuse l'impôt progressif, car la liberté individuelle doit l'emporter sur tout le reste : ce qui a été gagné honnêtement a été bien gagné, parce qu'il l'a été par les lois de la libre concurrence. Les classes défavorisées ne doivent pas être assistées – ce serait jouer contre leur intérêt bien compris ; l'amélioration de leurs conditions se fera par la diffusion de la culture, de l'éducation, et, en attendant, par leur association, décidée par elles, en groupements d'intérêts communs. La compétition individuelle doit pouvoir finalement être accessible également à tous, aux pauvres comme aux riches, pour remplir l'idéal de justice propre à tout être humain et rendre cette compétition accessible également à tous est l'objectif conforme à l'idéal moral de toute l'humanité.
Ces principes constituent véritablement la base de la conception libérale de la vie politique.
Thomas Robert MalthusJean-Baptiste Say
L'économie libérale comme corps de doctrine se développe principalement à partir des penseurs anglais. Elle est ainsi fondée sur trois principes :
– 1° la quantité de subsistances limite la quantité de population, selon T. R. Malthus ;
– 2° la quantité de capital limite l'extension de l'industrialisation (A. Smith) ;
– 3° tout produit engendre un revenu égal à sa valeur suscitant une demande équivalente, selon Jean-Baptiste Say.
Les idées libérales se répandent en France, en Angleterre, par des livres, comme ceux de J.-B. Say, de Frédéric Bastiat, qui combat le socialisme et l'interventionnisme de l'État et recommande la libre-concurrence, et également par des revues, dont le Journal des économistes (publié à Paris de 1871 à 1890). Ce dernier préconise l'individualisme extrême et critique la charité publique.
3. Les fondements politiques du libéralisme et les tentatives d'approfondissement
Les principes du libéralisme économique qui ont accompagné la naissance et le développement du capitalisme peuvent être ainsi résumés :
– 1° primauté de l'intérêt personnel ;
– 2° libre concurrence à l'intérieur d'un ensemble où les compétiteurs se reconnaissent entre eux (si donc quelqu'un d'étranger vient fausser le jeu, il faut l'en empêcher, – l'histoire fourmille de tels exemples [le Zollverein, les lois de Jules Méline, l'auteur du protectionnisme et du double tarif de 1892, le mélinisme] ; c'est le seul domaine où l'intervention de l'État est justifiée pour les libéraux de cette époque) ;
– 3° liberté d'entreprendre et d'embaucher.
Du respect de ces trois principes, les théoriciens pensent que résultera automatiquement un équilibre entre les forces en présence. Or précisément la réalité ne répond plus à cette attente, depuis que l'industrialisation a jeté les paysans pauvres dans les villes proches des mines de fer et de charbon et que le capitalisme se répand dans le monde entier, notamment avec l'essor du colonialisme.
Vers les années 1850 naît en Europe le mouvement socialiste, qui, pendant un siècle et demi, va tenter de constituer une force puissante contre la théorie et la pratique du capitalisme. Or les socialistes sont pour la plupart favorables au collectivisme, l'abandon de la propriété privée des moyens de production et d'échange au profit d'un État constitué et dirigé par les anciennes classes exploitées, ouvriers et paysans. Les méthodes pour y arriver diffèrent selon les doctrines socialistes. Si on laisse de côté les révolutionnaires radicaux, partisans de la révolution, les autres cherchent à modifier les pratiques en entrant dans le jeu politique. La bataille à l'intérieur des régimes existants commence par la volonté de réaliser des modifications politiques à l'intérieur des régimes démocratiques nés au xixe siècle. Les socialistes élus dans les instances politiques françaises, allemandes, vont avoir pour objectif commun la volonté de faire intervenir l'État dans les rapports entre les possédants et les salariés ; certains points sont obtenus (limitation du travail des enfants, début de la protection sociale des veuves dont les maris sont victimes des accidents du travail, etc.).
Parallèlement, les théoriciens du libéralisme sont obligés de constater que les faits sociologiques résistent à leur analyse. D'abord, ils ont bien observé qu'il existe une certaine instabilité au sein des élites possédantes. Les revenus des individus ne restent pas forcément dans les mains de leurs héritiers familiaux, ce que constate l'économiste Vilfredo Pareto, dans son Manuel d'économie politique (1906). Ensuite, ils observent aussi que le régime économique connaît des crises profondes et des soubresauts : certains pressentent que ces crises sont cycliques (la théorie viendra plus tard, par exemple avec François Simiand). Enfin, avec les grèves souvent violentes, le début des « coalitions ouvrières » (renforcées par les Internationales), les mouvements sociaux en France, en Belgique antérieurs à 1914, avec la poussée électorale des socialistes en Belgique, en France, en Allemagne, en Italie, les théoriciens hostiles à l'État, partisans du « laisser-faire, laissez-passer », sont contraints de modifier leurs vues. D'ailleurs, les politiques entament quelques lois sociales en France (Bourse du travail), en Allemagne avec Bismarck.
Ainsi, au premier tiers du xxe siècle, alors qu'un fait politique et culturel majeur vient de se produire (la fondation de l'URSS), la théorie libérale semble battue en brèche par une multitude hétéroclite de faits concrets obligeant les théoriciens libéraux à des révisions déchirantes et les hommes politiques libéraux à des aménagements pratiques dans les législations.
4. Les modifications de la théorie libérale : vers le néolibéralisme
Les partisans du libéralisme reviennent désormais sur le rôle de l'État. Ils commencent à définir, au début des années 1930, un nouveau type de libéralisme, qui admet son intervention ; on parlera alors de « néolibéralisme ». Ainsi, à l'époque, John Maynard Keynes est considéré comme un néolibéral : il défend l'intervention de l'État pour sauver le système économique existant, et ce contre le communisme. Il affirme que, dans le système libéral, ce n'est pas la demande qui s'ajuste à l'emploi, mais c'est le niveau de l'emploi qui est impitoyablement ajusté à l'état de la demande. Or l'état de la demande dépend du revenu de la masse des consommateurs, forcément toujours plus grande pour que vive le système capitaliste. Il n'est dès lors pas hostile à l'intervention de l'État et dénonce la doctrine classique du « laisser-faire ».
Mais le terme « néolibéralisme » va très vite évoluer vers une acception plus commune aujourd’hui, où l’intervention de l’État dans le fonctionnement de l’économie est, au contraire, de plus en plus critiquée. Peu avant la Seconde Guerre mondiale, se définissent comme « néolibéraux » des économistes estimant que l’État a surtout pour rôle d’assurer la plus grande liberté des agents économiques, et qu'il doit avant tout à veiller au bon fonctionnement des marchés, en assurant le maintien d’une situation de concurrence (lutte contre les monopoles).
En 1938, un colloque regroupe autour de W. Lippmann des économistes connus comme Friedrich von Hayek, Ludwig von Mises, Jacques Rueff. Ils remarquent que la non-intervention de l'État n'a pas empêché la formation de monopoles : au contraire, le principe de la libre concurrence n'a été qu'une règle conservatrice favorisant la création et le renforcement des monopoles, la domination des économies par la banque, entraînant dans de nombreux secteurs importants la mort de la concurrence réelle. Après la Seconde Guerre mondiale, un groupe a été fondé en Suisse, la Mont-Pelerin Society, qui s'efforce de définir un cap nouveau, tout en défendant « la croyance dans les mérites de la propriété privée et de la loi du marché ».
Fondamentalement hostiles à l'évolution vers le collectivisme, ces économistes ont posé trois principes de ce qui a été appelé depuis le « néolibéralisme » :
–1° priorité donnée à la recherche de l'intérêt personnel, dans un cadre légal déterminé, sous la responsabilité sanctionnée par le risque du producteur et du consommateur ;
– 2° croyance au caractère non nocif de l'inégalité des hommes, de leurs conditions sociales, économiques et culturelles, en ceci que ces inégalités développent le goût du risque, le dynamisme, l'initiative personnelle ;
– 3° enfin – grande originalité dans le cadre du « libéralisme » – intervention de l'État.
Cette intervention a pour objet de créer le cadre légal qui permettra le fonctionnement du libre marché sans entraver le mécanisme des prix. Elle se borne à amortir les déséquilibres trop criants. Le néolibéralisme va devenir la panacée de la pensée de la droite traditionnelle mais aussi celle de la gauche, respectueuse des institutions dans lesquelles elle est régulièrement élue dans les systèmes à alternance.
On le voit aujourd’hui, où tous les gouvernements européens sont fortement incités à mettre en œuvre des réformes économiques d’inspiration libérale : baisse de la dépense publique, afin de permettre une diminution des prélèvements obligatoires ; libéralisation du marché du travail, via l’effacement de certaines règles protectrices des salariés ; libéralisation du marché des services, en élargissant l’accès à certaines professions réglementées.
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LE SOUS-SOL DE L'ARCTIQUE ... |
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Le sous-sol de l'Arctique attise les convoitises
- par Denis Delbecq dans dlr n°51 daté septembre 2012 à la page 44
Immense espace encore largement inexploré, l'Arctique sera-t-il le nouvel Eldorado d'une planète assoiffée de ressources énergétiques et minières ?
Les chiffres sont vertigineux. Selon l'organisme fédéral américain qui conduit les études géologiques (USGS), les régions situées au nord du cercle polaire recèleraient 30 % du gaz et 13 % du pétrole qui restent à découvrir sur notre planète. Et l'inventaire des ressources de l'Arctique ne s'arrête pas là.
De l'Alaska au Groenland, de la Russie à la Norvège, se trouveraient d'immenses réserves d'or, de diamants, de métaux, de terres rares* et d'uranium. Autant de trésors que commencent à convoiter les industriels. Ces derniers comptent sur le réchauffement climatique pour dénicher de nouveaux gisements dans ces lointaines contrées encore largement inexplorées. Une agitation telle qu'au printemps dernier, la Lloyd's a publié un rapport sur « les opportunités et risques du Grand Nord ». Le géant britannique de l'assurance pour les transports maritimes est concerné au premier chef : dans l'Arctique, et malgré la banquise*, tout passera par la mer.
Crise de l'énergie oblige, les hydrocarbures occupent une place de choix dans la région. Aujourd'hui, environ 400 gisements de pétrole et surtout de gaz - dont une cinquantaine considérés comme importants - sont exploités au nord du cercle polaire, à l'ouest de la Sibérie et en Alaska, pour l'essentiel. Ils contiendraient, selon les industriels qui les exploitent, près de 6 milliards de tonnes de pétrole, l'équivalent d'un an de consommation mondiale de brut. Et près de 31 milliards de mètres cubes de gaz, ce qui représente dix ans de la consommation gazière mondiale.
Mais il resterait encore bien plus à découvrir, selon l'inventaire établi en 2008 par l'USGS. De nombreux gouvernements de la région arctique - à l'exception notable de la Russie - ont participé à ce travail, ainsi que, très discrètement, des géants pétroliers de plusieurs pays, notamment le français Total et le norvégien Statoil. Résultat : selon l'USGS, les réserves à découvrir sont estimées à 12 milliards de tonnes de pétrole, et 46 000 milliards de mètres cubes de gaz, dont l'essentiel se trouve dans la région de l'océan Arctique sous pavillon russe.
Sans compter les hydrocarbures non conventionnels, comme les gaz de schiste et les schistes bitumineux, dont personne n'a encore tenté l'évaluation. « On peut seulement dire qu'il y en a beaucoup », résument Victor Gavrilov et Anatoli Zolotoukhine, deux géologues de l'université Goubkine de Moscou, dans une étude publiée en 2011 dans la revue Énergies nouvelles et portant sur les ressources de l'Arctique russe.
EXPLORATION FOISONNANTE DANS LE GRAND NORD
Progressivement, au fil de la hausse des cours, les compagnies pétrolières prospectent de plus en plus vers le nord. La Norvège vient d'accorder vingt-six permis d'exploration, et se prépare à en accorder quatre-vingt-six l'an prochain, dans les mers de Barents et de Norvège : elle espère ainsi lutter contre l'épuisement de ses gisements de gaz actuels. En avril 2012, l'américain Exxon-Mobil et le russe Rosneft ont signé un accord de coopération qui pourrait entraîner jusqu'à 500 milliards de dollars d'investissements en commun sur plusieurs décennies, centrés principalement sur l'Arctique russe.
« Le feu vert accordé en juin 2012 par le gouvernement américain aux forages de Shell au large de l'Alaska, est lui aussi révélateur d'un intérêt des pétroliers qui grandit avec le cours du baril », explique Donald Gautier, le géologue qui a piloté l'inventaire de l'USGS. Et d'ajouter : « Shell a déjà dépensé plus de 3 milliards de dollars pour étudier cette région et les forages exploratoires devaient commencer dès cet été. » Ces recherches seront suivies par tous les pétroliers, dans la mesure où elles portent sur la zone off shore supposée la plus riche de l'Arctique américain.
Toutefois, même en cas de succès, il faudra être patient. Car les experts sont unanimes : dans ces contrées inhospitalières, il faut quinze à vingt ans pour mettre un puits en production. « Il convient aussi de s'attendre à de sévères désillusions, prévient Flemming Christiansen, qui dirige l'organisme officiel en charge des évaluations géologiques au Danemark et au Groenland. En 2011, il y a eu dix forages off shore à l'ouest du Groenland. Tous se sont avérés négatifs ! » La détection des hydrocarbures est loin d'être une science exacte. « Nous avons établi nos calculs en raisonnant sur une base purement géologique pour identifier les zones les plus prometteuses. Mais nous n'avons pas pris en compte les données économiques et techniques », explique Donald Gautier. Or, un gisement non rentable n'est pas un gisement. L'essentiel du potentiel se trouverait au niveau des marges continentales*, par moins de 500 mètres de fond. En mer, il y a certes la banquise et ses aléas. Pourtant, c'est un moindre mal comparé aux difficultés que posent les gisements terrestres.
LE RÉCHAUFFEMENT REND L'EXPLOITATION PLUS ARDUE
« En hiver, on peut se déplacer sur terre et transporter du matériel en scooter des neiges ou en chenillard, précise Bruno Goffé, qui coordonne au CNRS le programme européen sur les matériaux stratégiques, Era-Min. Toutefois, en été, seul l'hélicoptère peut atteindre les endroits isolés, et à condition que le carburant y ait été disposé durant l'hiver. » Et, contrairement à ce qu'on pourrait penser, la fonte superficielle du pergélisol* en été - les sols peuvent être gelés sur 600 mètres d'épaisseur -ne facilite pas la construction des routes, des voies de chemin de fer, des pipelines et des installations industrielles. La terre devient si meuble que cela peut même déstabiliser les routes existantes. En outre, avec le réchauffement climatique, la fonte du pergélisol est plus précoce dans l'année.
Autre problème : « Au Canada, on utilise souvent les cours d'eau gelés comme routes en hiver, mais ils sont trop étroits pour permettre le transport fluvial en été. Le réchauffement climatique rend donc ces routes de plus en plus éphémères », ajoute le géologue norvégien Lars Kullerud, président de l'université Arctique, une émanation du Conseil de l'Arctique*, un organisme international en charge notamment de la protection de l'environnement et de la sécurité maritime.
Pour toutes ces raisons, le développement de l'Arctique commencera d'abord dans les zones maritimes accessibles par brise-glace. Ce n'est donc pas un hasard si Shell vise en premier lieu une exploitation au large des côtes de l'Alaska. Le pétrolier pourra utiliser le pipeline Trans-Alaska - qui traverse l'État américain du nord au sud - pour relier ses futures plates-formes off shore du nord au terminal pétrolier de Valdez, situé au sud, au bord du Pacifique. Un oléoduc qui ne fonctionne aujourd'hui qu'au tiers de sa capacité.
LE PRIX DU BARIL INFLUENCE LA PROSPECTION
Ailleurs, en raison du manque d'infrastructures locales, et de besoins en énergie paradoxalement mal couverts, ce sera beaucoup plus compliqué. « L'achat de pétrole représente une très grande part de notre budget », confirme Michael Mifflin, responsable de l'évaluation environnementale et de la gestion des terres du Nunavut. Dans cette province canadienne de 2 millions de kilomètres carrés, vivent 31 000 personnes, Inuits pour la plupart. Amené l'été par bateau et stocké pour l'hiver, le carburant est subventionné à 80 % par le gouvernement du Nunavut, pour maintenir le prix de vente au même niveau que dans le reste du Canada. Les autres produits de la vie courante sont aussi très onéreux. « Ainsi, le lait et les matériaux de construction coûtent trois fois plus cher que dans le reste du pays.» Ce qui ne facilite pas le développement des ressources pétrolières. « Il y avait eu un sérieux effort d'exploration avec la hausse des cours du pétrole dans les années 1970. Puis, tout s'est arrêté, et l'exploration n'a repris que récemment, à cause de l'envolée des prix du baril », poursuit Michael Mifflin. Ce qui confirme qu'en matière d'hydrocarbures, les réserves dépendent autant du contexte économique que de la géologie du sous-sol.
En dépit de cette situation d'exploration difficile, l'Arctique sera-t-il le nouvel Eldorado énergétique du XXIe siècle ? « Sur la base des technologies disponibles aujourd'hui, moins de la moitié des ressources potentielles de pétrole en Arctique seraient économiquement exploitables avec un cours à 300 dollars le baril », avertit Donald Gautier. Pour le gaz, situé plutôt côté norvégien et surtout russe, seul un tiers serait récupérable à moyen terme, en fonction des cours mondiaux. Dans la partie contrôlée par Moscou, des gisements de gaz avérés attendent leur heure. « Vladimir Poutine parle de construire des infrastructures portuaires pour développer la production dans l'Arctique, explique Elena Safirova, spécialiste de la Russie à l'USGS. Ce gaz jouera un rôle clé dans l'avenir économique du pays. Mais dans la pratique, les choses bougent très lentement. »
Haut lieu encore hypothétique en termes énergétiques, l'Arctique recèle aussi de nombreuses ressources minérales. La Suède possède ainsi, à Kiruna, la plus importante mine de fer souterraine du monde. Celle de Red Dog, en Alaska, est la première pour le zinc. Et Norilsk, en Sibérie, abrite le premier gisement mondial de nickel, qui produit aussi du cuivre et du palladium. Entre 1897 et 1899, le Canada connut la célèbre ruée vers l'or du Klondike. Plus de 100 000 prospecteurs, pour l'essentiel amateurs, se précipitèrent vers cette contrée inhospitalière située à la frontière du Canada et de l'Alaska. Baptisée depuis « Territoires du Nord-Ouest », la région - qui dispose d'une autonomie limitée dans le cadre de l'État fédéral canadien - tire désormais la moitié de ses revenus des industries minières, notamment de l'or et des diamants.
DES RESSOURCES ENCORE MAL ÉVALUÉES
Plus à l'est, sur le territoire du Nunavut, la prospection va bon train. « Plusieurs projets sont en cours d'évaluation environnementale, analyse Michael Mifflin. Il y a notamment un important gisement de fer sur l'île de Baffin, prévu pour trente-cinq années de production. » Il sera exploité d'ici quelques années par une filiale à 70 % d'Arcelor-Mittal, et le minerai sera en principe exporté toute l'année à bord de navires brise-glace, vers l'Europe et la Chine. « Areva espère de son côté mettre en valeur un gisement d'uranium près de Baker Lake, dans la partie sud du Nunavut », ajoute Michael Mifflin.
Cependant, aucune étude globale n'a été conduite pour évaluer les ressources des sites minéraux de l'Arctique. « On peut toutefois extrapoler une distribution potentielle en fonction de ce que l'on connaît plus au sud dans les zones affleurantes*», résume Michel Cathelineau, du laboratoire de géologie et gestion des ressources minérales et énergétiques de l'université de Lorraine, à Nancy.
« Le Canada a initié un programme d'évaluation de ses ressources énergétiques et minérales, centré sur l'Arctique, ajoute John Percival, de Natural Resources Canada, qui contribue au volet "minéraux" de cet inventaire. Si on se doute qu'il y a des gisements, personne ne sait où il faut commencer à chercher. » Tous les ans, des équipes de géologues se rendent dans l'Arctique canadien pour cartographier les sols ; leurs observations sont complétées par des mesures des variations du champ magnétique terrestre réalisées au cours de survols aériens.
En Russie, l'essentiel des gisements minéraux exploités se trouve en Iakoutie, dans l'est de la Sibérie. Or, indique Elena Safirova : « De nombreux autres gisements ont été identifiés dans le nord de la Russie. Mais ils ne sont pas exploités, car cela serait trop onéreux. Tant que c'est possible, Moscou préfère importer ses matières premières depuis les anciennes républiques de l'URSS. »
LES POTENTIALITÉS ÉNORMES DU GROENLAND
Enfin, l'une des régions les plus prometteuses sur le plan minier, mais très protégée sur le plan environnemental, est sans conteste le Groenland. « C'est un vrai paradis pour minéralogiste », résume Michel Cathelineau. Dans cette île, se trouveraient d'importants gisements de terres rares, mais aussi de fer, de molybdène, de zinc et de plomb : « Nous constatons une hausse significative des demandes de licences d'exploration », note Flemming Christiansen. Une centaine de permis ont été accordés ces dernières années. « Toutefois, le développement sera extrêmement lent en raison du manque d'infrastructures ; il reste suspendu à des cours mondiaux élevés. »
Contrairement aux terres souvent meubles de l'Arctique russe et canadien, le Groenland est essentiellement formé d'un socle rocheux dont la surface accessible croît avec le recul des glaciers côtiers. « Les gisements affleurent, et il est plus facile qu'ailleurs de construire des infrastructures et des routes.» La firme australienne GME espère décrocher l'autorisation d'exploiter les terres rares de Kvanefjeld, dans le sud du Groenland. Ce serait le second gisement mondial. Mais si la ressource semble bien là, il n'est pas sûr que GME puisse obtenir le feu vert des autorités, car ces terres sont associées à d'importantes quantités d'uranium, dont l'exploitation reste interdite au Groenland.
« Ailleurs dans l'île, beaucoup de projets souffrent d'un manque de capitaux. La Chine pourrait alors jouer un rôle important à l'avenir au Groenland », conclut Flemming Christiansen. Pékin, qui, selon l'édition du 16 juin 2012 de The Economist, a lancé la fabrication de gros brise-glaces, déploie d'intenses efforts diplomatiques pour décrocher - tout comme l'espère aussi l'Union européenne - un siège d'observateur au Conseil de l'Arctique. En juin 2012, le président Hu Jintao est ainsi venu plaider sa cause à Copenhague. Comme elle le fait en Afrique, au Canada ou encore en Australie, la Chine tente donc de prendre pied en Arctique pour assouvir ses besoins de matières premières. Cependant, la valorisation de ces richesses devrait prendre des décennies, le temps que les prix sur le marché mondial justifient durablement qu'on s'attaque au sous-sol de milieux si hostiles et si fragiles.
Par Denis Delbecq
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LES AZTÈQUES |
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LES AZTÈQUES
Introduction
Dans leur langage, dialecte du nahuatl, leur nom (Azteca) signifie le peuple d'Aztlán, origine légendaire de la tribu. Ils s'appelaient aussi Mexica (prononcer « Méchica »). Leur capitale Mexico a donné son nom au pays tout entier.
Selon leur histoire traditionnelle, ils s'étaient établis à Aztlán vers le milieu du iie s. et y vécurent plus de mille ans. Dans la seconde moitié du xiie s. (1168 ?), ils quittèrent ce pays, qu'on peut situer au nord-ouest de l'actuel Mexique ou au sud-ouest des États-Unis actuels, pour se diriger vers le sud en une longue migration, conduits par les prêtres soldats dits « porteurs de dieux », conformément aux oracles de la divinité tribale, Huitzilopochtli. Environ un quart de siècle plus tard, on les retrouve dans la région de Tula, à 100 km au nord de Mexico ; ils y demeurèrent vingt ans. C'est là sans doute qu'ils commencèrent à s'imprégner des croyances et des mœurs de l'ancienne civilisation toltèque, dont Tula avait été la capitale. Ils célébraient alors pour la première fois, sur la montagne Coatepec, le rite du Feu nouveau.
Couronnement de l'empereur Acamapichtli
Tantôt guerroyant, tantôt s'alliant par des mariages aux populations en place, les Aztèques pénétrèrent au xiiie s. dans la vallée centrale du Mexique par la région nord-ouest (Zumpango, Xaltocán). Ils y trouvaient des cités-États fortement organisées et belliqueuses. Leur première tentative de création d'un État indépendant s'acheva en désastre : le chef aztèque élevé à la dignité de souverain, Huitzilihuitl Ier, fut fait prisonnier et sacrifié. Devenus les vassaux de cités puissantes, ne possédant en propre aucun territoire, les Aztèques finirent par se réfugier dans les îlots et sur les bas-fonds marécageux de la grande lagune. Ils y fondèrent en 1325 un village de cabanes en roseaux, Mexico, appelé aussi Tenochtitlán (« lieu où le cactus pousse sur le rocher ») : leur dieu leur avait donné l'ordre de s'établir là où ils verraient un aigle, perché sur un cactus, en train de dévorer un serpent. C'est seulement cinquante ans plus tard qu'ils purent enfin s'organiser en État. Leur premier souverain, Acamapichtli, se rattachait à une famille noble d'origine toltèque.
Des onze souverains aztèques, quatre ont péri de mort violente : Chimalpopoca, assassiné sur l'ordre du roi d'Atzcapotzalco ; Tizoc, probablement empoisonné ; Moctezuma II, tué par les Espagnols ou par un projectile lancé par un guerrier aztèque ; Cuauhtemoc, pendu par Cortés.
Empire et société aztèques
Le temps de la conquête
Nezahualcoyolt
Ce qu'on appelle couramment l'« Empire aztèque » prit naissance en 1428-1429 sous la forme d'une triple alliance. Les trois États de Tenochtitlán, Texcoco et Tlacopan s'associèrent après la défaite de la dynastie militariste d'Atzcapotzalco, qui exerçait son hégémonie sur la vallée centrale. En fait, le tlatoani aztèque étant investi des fonctions de généralissime des forces confédérées, c'est lui qui devint rapidement le chef suprême, l'empereur du Mexique conquis. Après avoir soumis d'abord l'ensemble de la vallée, les Aztèques et leurs alliés étendirent leur domination vers l'est (plateau de Cholula-Puebla, côte du Golfe), vers le sud (Morelos, côte du Pacifique), vers le nord et le nord-ouest (plateau de Toluca, région de Tula et de Xilotepec, cours inférieur du Pánuco), vers le sud-est (Oaxaca, isthme de Tehuantepec, province maya du Soconusco). C’est ainsi que, ayant succédé à Itzcoatl en 1440, Moctezuma Ier, fondateur de la grandeur mexica et alors âgé de quarante ans, entreprit très rapidement une guerre – qui dura jusqu'à l'arrivée des Espagnols – contre les peuples nahuas qui vivaient de « l'autre côté des volcans », à l'est, dans la vallée de Puebla, où se trouvaient les seigneuries indépendantes de Tlaxcala et Cholula. Ce combat perpétuel, surnommé la « guerre fleurie », n'avait pas pour but de vaincre ni de soumettre, mais de capturer le plus de prisonniers possible, afin de les offrir en sacrifice aux dieux. En effet, le sang humain, « eau précieuse » rituellement versée, permettait seul, dans la conception religieuse et la cosmogonie aztèques, la survie des dieux et la perpétuation du monde.
D'autres guerres entreprises par Moctezuma Ier et ses successeurs eurent pour objectif d'étendre la domination aztèque sur les riches contrées tropicales du Sud, de l'Ouest et de l'Est qui regorgeaient de plumes chatoyantes, de pierres précieuses, de coton, de cacao: autant de denrées fort appréciées de la noblesse aztèque et absentes de la vallée de Mexico. Moctezuma Ier soumit peu à peu des villes importantes et des régions entières jusqu'aux confins du Guatemala actuel. Sous les règnes d'Ahuitzotl (1486-1502) et de Moctezuma II (1502-1520), la suprématie aztèque se renforça encore.
Une économie florissante
Au début du xvie s., l'Empire rassemblait des populations appartenant à des ethnies très variées (Nahuas, Otomis, Huaxtèques, Mixtèques, Matlaltzincas, Zapotèques, etc.), groupées pour les besoins de l'administration en 38 provinces tributaires. Chaque province devait verser aux fonctionnaires aztèques (calpixque) des quantités déterminées de denrées alimentaires, tissus, métaux précieux, plumes d'oiseaux tropicaux, matériaux de construction, caoutchouc, jade, armes, etc., selon des barèmes soigneusement tenus à jour par des scribes. En dehors de cette obligation, les cités et villages conservaient une large autonomie, s'administraient selon leurs coutumes et pratiquaient leurs cultes particuliers. Quelques villes, aux frontières, étaient placées sous l'autorité de gouverneurs aztèques appuyés par des troupes de garnison. Certains petits États, amis (Teotitlán) ou hostiles (Tlaxcala), enclavés dans l'Empire, avaient conservé leur indépendance.
Si l'organisation administrative du tribut avait pour résultat de faire affluer à Mexico d'énormes richesses, le commerce, rendu possible par l'effacement des frontières et la paix intérieure, était intense entre la capitale et les provinces. Des corporations de négociants (pochteca), influentes et prospères, détenaient le monopole de ces échanges, tandis que le petit commerce et les métiers les plus divers étaient exercés par des artisans, marchands et marchandes de légumes, poissons ou gibier, menuisiers, sauniers, fabricants de nattes et de paniers, porteurs d'eau, tisserandes, etc. Ceux qui pratiquaient l'artisanat de luxe (orfèvrerie et joaillerie, ciselure, art de la mosaïque de plumes) formaient des corporations respectées. Il en était de même des médecins, sages-femmes, guérisseurs et guérisseuses, tandis que l'opinion et la loi condamnaient sévèrement les sorciers et magiciens.
Mexico, capitale symbole de la puissance aztèque
Nezahualpilli
À mesure qu'augmentaient les ressources de la tribu dominante, la capitale, simple village lacustre à l'origine, s'était transformée en une cité de plusieurs centaines de milliers d'âmes. Au centre, sur l'île rocheuse désignée par l'oracle divin, se dressaient les pyramides, les temples, les palais impériaux. Les quatre quartiers, subdivisés en nombreuses fractions (calpulli), s'étendaient sur un millier d'hectares le long de canaux et sur l'île voisine de Tlatelolco. La cité était reliée à la côte du lac par trois chaussées surélevées. Une digue longue de 16 kilomètres, construite sous le règne de Moctezuma Ier, la protégeait à l'est contre l'irruption des eaux de la grande lagune. Deux aqueducs amenaient l'eau potable à la ville depuis Chapultepec et Coyoacán. En raison de la prospérité générale (freinée de 1451 à 1456 par de mauvaises récoltes), la population de la capitale et des villes voisines, Tlacopan, Coyoacán, Culhuacán, Xochimilco, Texcoco, etc., ne cessait de croître. En 1519, le bassin de Mexico abritait entre 1 million et 1,5 million d'habitants, soit une densité de 200 habitants par km2, pour une superficie de terres cultivées qui ne dépassait guère les 3 000 km2. L'espace propice à la culture était en effet très réduit, à cause notamment de la faible épaisseur des sols, de l'érosion, de la présence de nombreux lacs et marécages. Le génie aztèque a su pourtant en tirer un profit maximal grâce à des techniques agricoles originales : fumage des sols avec des excréments humains et animaux, irrigation, dry-farming, élévation de terrasses. Mais le plus remarquable est sans doute la manière dont les Mexicas ont asséché une grande partie des lacs de la vallée et mis en valeur les marais au moyen des chinampas, radeaux de roseaux fixés par des pieux et couverts d'une couche de terre boueuse où sont plantés maïs, haricots, courges et piments.
L'agriculture du bassin de Mexico et celle des régions tropicales sous domination aztèque ont donné au Vieux Monde les ingrédients d'une révolution alimentaire : le maïs, une cinquantaine d'espèces de haricots, dont les haricots verts, les citrouilles, les oignons, les tomates (tomatl), les pommes de terre, les cacahuètes (tlacacahuatl), la vanille… À cette liste non exhaustive, il faut adjoindre une boisson faite avec la graine de l'amaxocoatl, connue sous le nom de « cacao » ou « chocolat ».
Une société hiérarchisée, une administration efficace
La société aztèque à son origine avait été égalitaire et frugale. Mais, avec le temps et l'expansion de l'Empire, le luxe et la hiérarchie politico-sociale l'avaient profondément modifiée. Le « simple citoyen » (maceualli) menait encore une vie assez semblable à celle des Aztèques de la migration ; il cultivait le lopin de terre auquel il avait droit, chassait ou pêchait, devait prendre part aux travaux collectifs (entretien des canaux et des ponts, terrassements, etc.). Mais les négociants disposaient de grandes richesses sous forme de denrées, métaux précieux, plumes, tissus. L'aristocratie militaire, qui se renouvelait d'ailleurs par la promotion de guerriers sortis du peuple, possédait des domaines ruraux et des palais, et recherchait de plus en plus le luxe. Autour d'elle gravitaient serviteurs, métayers, esclaves, et aussi des artistes, sculpteurs, ciseleurs, orfèvres, peintres, poètes et musiciens.
Tous les enfants, quelle que fût leur origine, recevaient une éducation relevant d'un des deux systèmes en vigueur : pour les enfants du peuple, les telpochcalli, collèges de préparation à la vie pratique et à la guerre ; pour ceux de l'aristocratie, mais aussi pour ceux des négociants et pour les enfants « plébéiens » que l'on destinait à la prêtrise, les calmecac, monastères-collèges qui dépendaient des temples. Dans ces derniers, on enseignait l'histoire traditionnelle, la religion et les rites, l'écriture pictographique, la lecture des livres sacrés, la musique et le chant. Il existait d'ailleurs des écoles de chant ouvertes aux jeunes gens de la classe populaire.
L'administration de l'Empire et la justice étaient assurées par un grand nombre de fonctionnaires et de magistrats, assistés de scribes, gendarmes, huissiers, messagers. Organisés selon une hiérarchie complexe, ils percevaient en rémunération le produit de terres qui leur étaient affectées. Les conquérants espagnols et Cortés lui-même ne tarissent pas d'éloges quant à l'ordre et à l'efficacité de l'administration, à l'intégrité des juges, à la splendeur et à la propreté de la capitale. La justice est un modèle d'organisation. Grâce à une remarquable hiérarchie des juridictions, qui comprend des tribunaux d'instance (teccali) et une cour suprême ou cour d'appel (tlacxitlan), la justice est rendue avec rapidité et efficacité. Aucun procès ne dure plus de quatre-vingts jours, y compris le jugement et l'arrêt. Les juges sont nommés par le souverain et par le chef du quartier où se tient le tribunal.
Prédominance de l’empereur
L'État aztèque, né de la démocratie tribale, était devenu une monarchie aristocratique. Au sommet, le tlatoani (« celui qui parle, qui commande »), élu à vie au sein d'une même dynastie par un collège restreint de dignitaires, était assisté d'un « vice-empereur », le ciuacoatl, et de quatre « sénateurs » élus en même temps que lui. Il désignait de hauts fonctionnaires tels que le petlacalcatl, chargé de la perception des impôts et du trésor, le uey calpixqui, préfet de la capitale, etc. Le Grand Conseil (tlatocan, « lieu de la parole, du commandement ») se réunissait sous sa présidence ou sous celle du ciuacoatl pour discuter des décisions importantes, et pouvait repousser jusqu'à trois reprises les propositions du souverain, par exemple en cas de déclaration de guerre. L’empereur est, au début du xvie s., un personnage quasi divin, entouré d'un halo religieux. Sa principale mission consiste à défendre, à agrandir et à embellir le temple de Huitzilopochtli, le dieu organisateur du monde des Aztèques, auquel il offre, souvent lui-même, des sacrifices. L'empereur vit dans un palais superbe, entouré de ses femmes, de ses conseillers, de ses devins, de ses nains et de ses bouffons. Nul ne peut le regarder en face, ni le toucher. Il lui est interdit de fouler le sol.
Une religion omniprésente et sanglante
Reliée à la classe dirigeante par de multiples liens familiaux, mais distincte d'elle, influente à coup sûr dans les affaires publiques mais non mêlée directement à la gestion de l'État, la classe sacerdotale était nombreuse et respectée. À la tête de la hiérarchie se trouvaient les deux grands prêtres égaux appelés Serpents à plumes, assistés d'un « vicaire général », lui-même entouré de deux coadjuteurs. Groupés en collèges au service de telle ou telle divinité, ou répartis dans les quartiers comme simples desservants, les prêtres avaient à leur charge non seulement le culte, mais l'éducation supérieure et les hôpitaux destinés aux pauvres et aux malades. Le clergé disposait d'immenses richesses en terres et en marchandises de toute sorte, qu'administrait un trésorier général.
La vie des Aztèques était dominée par la religion, que caractérisaient un panthéon foisonnant, une riche mythologie, un rituel complexe fertile en épisodes dramatiques et sanglants mais aussi en cérémonies grandioses et en émouvante poésie. La civilisation aztèque avait réalisé la synthèse des divinités astrales des tribus nordiques (Huitzilopochtli, Tezcatlipoca), des dieux agraires adorés par les anciennes populations sédentaires (Tlaloc, Chalchiuhtlicue, etc.), des dieux étrangers tels que Xipe Totec (Oaxaca) ou Tlazolteotl (déesse de l'Amour chez les Huaxtèques).
Le dieu des Aztèques à qui est adressé le culte est guerrier et triomphant. Huitzilopochtli est fils d'une déesse de la Terre, il personnifie le Soleil par sa victoire sur ses frères et sœurs, les Ténèbres et l'Étoile du matin. Soleil et guerre : tels sont les deux principes organisateurs de la religion aztèque. Ainsi, les morts au combat ou les sacrifiés connaissent une survie grandiose, car ils sont chargés d'aider le Soleil dans sa course. Tous les jours pendant quatre ans, ils l'accompagnent du levant au zénith. Passé cette période, ils se métamorphosent en colibris ou en papillons. Celui qui meurt dans sa maison, au contraire, disparaît dans les Ténèbres. Dès son enfance, l'homme aztèque est préparé à l'idée du sacrifice; il ne doit vivre que pour donner son cœur et son sang « à notre Mère et à notre Père, la Terre et le Soleil », et contribuer de la sorte au bel ordonnancement du monde : permettre le lever du Soleil, la tombée de la pluie, la pousse du maïs… La « guerre fleurie », pacte de sang entre tribus sœurs, de même origine et de même culture, a été scellée à cette fin.
Les sacrifices humains, très fréquents, correspondaient à deux conceptions distinctes. Tantôt le sang et le cœur des victimes étaient offerts aux dieux, plus particulièrement au Soleil, afin d'assurer la marche régulière de l'univers ; tantôt les victimes incarnaient le dieu et mimaient son drame mythique, jusqu'au moment où leur sacrifice transférait leur force vitale à la divinité représentée. Les sacrifiés, de même que les guerriers tombés au combat et les femmes mortes en couches étaient promis à une éternité bienheureuse, tandis que les morts ordinaires, pensait-on, devaient subir quatre années d'épreuves dans le royaume souterrain de Mictlantecuhtli (le Pluton aztèque) avant de disparaître dans le néant. Mais les morts que Tlaloc avait « distingués » en les appelant à lui (par noyade, hydropisie, affections pulmonaires, etc.) devaient jouir dans l'au-delà d'une vie paisible dans l'abondance du paradis (Tlalocan).
« Le compte des destins »
À l'instar des Mayas et des Toltèques, les Aztèques ont élaboré un système très complexe de calendriers, mêlant observations astronomiques et métaphysique, instrument de repérage des phénomènes naturels, tels les saisons ou le mouvement des astres, mais aussi moyen de déterminer le destin des hommes et du monde. L'existence de chacun était régie par le tonalpoualli, le « compte des destins », système extrêmement complexe de divination fondé sur un calendrier rituel de 260 jours divisé en 20 séries de treize. Chacun de ces jours était désigné par un chiffre et un signe – « 1, crocodile », « 2, vent », « 3, maison », etc. –, que les prêtres spécialisés, les « compteurs de destins », interprétaient à l'occasion des naissances, mariages, départs en voyage, expéditions militaires. Chaque année solaire est désignée par le nom de son premier jour, pris lui-même dans le calendrier divinatoire. Seuls quatre signes peuvent commencer une année: tecpatl (le silex), acatl (le roseau), calli (la maison), tochtli (le lapin). Combinés chacun avec les treize nombres fondamentaux du calendrier divinatoire, ils offrent 52 débuts d'année possibles. À l'issue de ce cycle de cinquante-deux ans, le temps est réputé suspendu: il peut alors se dissoudre, et c'est la fin du monde tant redoutée, ou se répéter, les anciens signes épuisés redevenant porteurs de vie à la faveur d'une cérémonie sacrificielle. Au-delà de ce cycle clos, les noms des jours et des années se répètent inlassablement.
La chute de l’empire
Le 18 février 1519, Hernán Cortés débarque au Yucatán accompagné de quelques dizaines de soldats. Le 13 août 1521, Tenochtitlán tombe sous ses assauts ; le dernier empereur est capturé, les Aztèques sont décimés et soumis à jamais. On peut se demander pourquoi un État organisé à ce point pour la guerre et une civilisation aussi élaborée se sont effondrés comme châteaux de sable devant une poignée d'Espagnols. L'explication tient sans doute au décalage technologique (les Mexicas n'ont ni épées de fer ni armes à feu). Elle tient aussi au pessimisme de la vision religieuse aztèque. Moctezuma II, scrupuleux et méditatif, très attentif aux présages, croit reconnaître dans les Espagnols qui arrivent sur la côte du Mexique les représentants de Quetzalcóatl, le roi-prêtre des Toltèques, le dieu-serpent à plumes dont le retour est annoncé par d'anciennes prophéties. De plus, l'année 1519 coïncide avec la fin d'un cycle calendaire de cinquante-deux ans, qui marque la suspension du temps. Ces êtres étranges, blancs, barbus et vêtus de fer, qui lancent la foudre et possèdent des chevaux, animaux que personne n'a jamais vus au Mexique, ont tous les caractères des dieux. Les Aztèques, prêts à les accepter comme tels, ne veulent que les honorer…
L'explication réside enfin dans la complicité active des peuples voisins, soumis depuis trop longtemps à la puissance mexica, fatigués de donner leur fortune à son empereur, et leurs enfants à ses dieux. Les Totonaques et les seigneurs de Tlaxcala rejoignent Cortés, qui se présente devant Tenochtitlán-Mexico avec une armée de plus de 30 000 indigènes. Moctezuma hésite : il cherche la preuve qu'il se trouve devant des dieux. Il reçoit les Espagnols et prépare pour eux des fêtes, en l'honneur, notamment, de Huitzilopochtli. Mais Cortés doit regagner la côte à la hâte pour combattre des émissaires de l'Espagne venus lui demander des comptes sur son épopée. Pendant ce temps, Alvarado, son lieutenant resté sur place, organise, sous on ne sait quel prétexte, le massacre de la foule venue assister à une cérémonie religieuse. À son retour, Cortés trouve la capitale aztèque en révolte ; Moctezuma, tenu responsable de la situation, est tué par le peuple. L'insurrection progresse. Assiégés, Cortés et ses compagnons doivent se frayer un chemin hors de la ville ; ils sont décimés par les guerriers aztèques enragés : c'est la Noche Triste (la Nuit Triste) du 30 juin au 1er juillet 1520. Cortés en réchappe pourtant. Il va reconstituer ses forces et réinvestir méthodiquement Tenochtitlán à partir de la fin de 1520. Le 13 août 1521, au milieu des ruines de sa ville dévastée par les canons, le dernier empereur aztèque se rend aux Espagnols. Il s'appelle Cuauhtémoc, l'« Aigle-qui-tombe », c'est-à-dire le Soleil couchant ; le soleil aztèque s'éteint pour toujours.
Quelques divinités du panthéon aztèque
Chalchiuhtlicue
« Celle qui a une jupe de pierres vertes », déesse de l'Eau douce, compagne de Tlaloc.
Cihuateteo
« Femmes-déesses », femmes mortes en couches et divinisées ; elles prennent au zénith le relais des guerriers morts au sacrifice pour accompagner le Soleil dans son voyage.
Coatlicue
« Celle qui a une jupe de serpents », vieille déesse de la Terre, qui enfanta miraculeusement le dieu des Mexica, Huitzilopochtli.
Coyolxauhqui
« Celle qui est parée de grelots », sœur aînée de Huitzilopochtli, tuée par lui, ainsi que ses frères, les 400 étoiles au Sud, au moment de sa venue au monde. Elle symbolise les ténèbres, vaincues par le jeune Soleil triomphant.
Eecatl
Quetzalcóatl sous sa forme de dieu du Vent. Représenté avec un masque en forme de bec de canard, ou sous la forme d'un singe soufflant.
Huitzilopochtli
« Le colibri de gauche », jeune dieu de la tribu aztèque, qu'il avait guidée dans sa migration. Il symbolise le Soleil triomphant, au zénith.
Mayahuel
Déesse du Maguey, qui avait été la plante nourricière des Aztèques au temps de leur migration. Elle est généralement représentée comme plurimammaire.
Mictlantecuhtli
Le « Seigneur du lieu des morts », dieu des Enfers, représenté sous la forme d'un cadavre décharné.
Nanauatzin
Petit dieu pustuleux ou syphilitique, autre forme de Quetzalcóatl. À l'origine des temps, il s'était sacrifié en se jetant dans un brasier allumé à Teotihuacán, pour faire naître le Soleil.
Ometecuhtli et Omecihuatl
« Le Seigneur et la Dame de la dualité ». D'après certaines sources, c'est le couple primordial qui aurait enfanté tous les autres dieux et les humanités. Leur culte semble être tombé en désuétude chez les Aztèques, et n'être resté vivant que chez certains rameaux nahuas émigrés dès le xiie s. comme les Pipils du Guatemala.
Quetzalcóatl
QuetzalcóatlQuetzalcóatl
« Serpent plume précieuse ». Sans doute la figure dominante du panthéon aztèque. Inventeur des arts, des techniques et de la pensée philosophique.
Tezcatlipoca
« Miroir qui fume », dieu du Nord, du Ciel nocturne et de la Guerre, patron des jeunes guerriers. Vainqueurs de Quetzalcóatl par ses sortilèges.
Tlaloc
Fresque de TepantitlaFresque de Tepantitla
Vieux dieu de la Pluie, l'un des plus importants du panthéon, honoré dans tout le Mexique. Caractérisé par ses yeux entourés de serpents formant comme des lunettes et par sa bouche ornée de crocs, comme les autres dieux de la Pluie des peuples voisins ou antérieurs : le Cocijo des Zapotèques, le Chac des Mayas, etc.
Tlazolteotl
« Déesse de l'Immondice », déesse de l'Enfantement et de l'Amour charnel, des Bains lustraux. Originaire sans doute de la Huaxteca, région connue pour sa « frivolité », elle avait le pouvoir d'effacer, par la confession, les offenses à la morale sexuelle.
Toci
« Notre aïeule », nommée aussi Teteo innan, « la mère des dieux ». C'est son culte qui était célébré sur la colline où devait apparaître la Vierge de Guadalupe, faisant de celle-ci, par un phénomène de syncrétisme, une Vierge pleinement nationale.
Tonatiuh
Le Soleil, représenté au centre du célèbre monument « la Piedra del sol », tirant la langue pour réclamer sa nourriture, le sang humain.
Xipe Totec
« Notre Seigneur l'écorché », dieu peut-être originaire de l'actuel État d'Oaxaca. Il représente le Renouveau de la végétation. Les prêtres se revêtaient en son honneur de la peau des sacrifiés, qui, en jaunissant, évoquait une feuille d'or : il est aussi le dieu des orfèvres.
Xiuhtecuhtli
« Le Seigneur du feu », également nommé Huehueteotl, « le vieux dieu ». Vieux dieu du Feu et des puissances volcaniques, représenté généralement comme un vieillard ridé dont la tête supporte un brasero.
Xolotl
Autre forme de Quetzalcóatl. Lors du sacrifice qu'avaient décidé tous les dieux à Teotihuacán pour faire vivre le Soleil, il fut le seul à s'enfuir et à tenter de se cacher. Il devint le dieu des Monstres, et de tout ce qui est double : double épi de maïs, double maguey, jumeaux…
ART
Introduction
L'art des Aztèques, comme leur religion, est le résultat d'une synthèse. La tradition toltèque qui avait survécu dans certaines villes du plateau central comme Culhuacán, le style « mixtéca-puebla » de Cholula, de Tizatlán et de l'Oaxaca, et certaines influences d'origine plus lointaine, comme celle des Huaxtèques, se sont amalgamés en un ensemble original. Riche à la fois d'un symbolisme ésotérique et d'un vigoureux réalisme, l'art aztèque frappe par la puissance et l'énergie des formes, par la sûreté du dessin, par la hardiesse de la conception.
Architecture
En architecture, les Aztèques n'ont guère innové ; ils ont repris pour l'essentiel les thèmes de l'architecture classique et toltèque, c'est-à-dire la pyramide à degrés et le palais horizontal. Cependant, la juxtaposition de deux temples au sommet d'une pyramide unique, comme c'était le cas du Grand Teocalli de Mexico, avec les sanctuaires jumelés de Tlaloc et de Huitzilopochtli, est un trait typiquement aztèque. Les monuments circulaires, tels que les temples du Vent à Mexico et à Calixtlahuaca, relèvent d'une tradition étrangère à la civilisation classique : il s'agit là d'un emprunt à l'architecture huaxtèque. Les dimensions grandioses de certains édifices, comme le palais du Tlatoani à Mexico ou celui du roi de Texcoco, immenses bâtiments groupés autour de patios et de jardins, surpassaient tout ce qui avait été réalisé au Mexique auparavant. En outre, les Aztèques sont le seul peuple autochtone du Mexique qui ait taillé entièrement dans la roche vive, à Malinalco, un temple avec ses statues et ses bas-reliefs.
Sculpture
QuetzalcóatlQuetzalcóatl
La sculpture, dont il subsiste de très nombreuses œuvres en dépit des destructions massives dues à la conquête, présente un large éventail symbolique et stylistique, depuis les idoles et les bas-reliefs à thèmes religieux jusqu'aux statues de personnages et d'animaux, en passant par les scènes historiques à la gloire des empereurs. Parmi les spécimens les plus connus qui se trouvent dans les musées du Mexique ou à l'étranger, on mentionnera la statue colossale de la déesse Coatlicue, extraordinaire chef-d'œuvre macabre ; les représentations du Serpent à plumes Quetzalcóatl ; le « Calendrier aztèque », monolithe qui résume sur son disque les conceptions cosmologiques des anciens Mexicains ; le « Teocalli de la Guerre sacrée », dédié au Soleil et au combat cosmique ; une tête de dignitaire (« chevalier-aigle ») qui évoque de façon frappante l'énergie des guerriers ; la « Pierre de Tizoc », qui retrace les victoires du septième souverain ; la stèle commémorative de l'inauguration du grand Temple, par Ahuitzotl, en 1487.
Arts décoratifs
Les Aztèques ont fait revivre l'art du masque en pierre, qui avait été pratiqué avec virtuosité à l'époque classique (Teotihuacán, ve-viiie s.). Ils ont porté à un haut degré de perfection la sculpture et la ciselure des pierres semi-précieuses : jadéite, néphrite, serpentine, cristal de roche. D'admirables statuettes en portent témoignage, par exemple celle du dieu Tezcatlipoca (musée de l'Homme, Paris) ou celle de Xolotl (musée du Wurtemberg, à Stuttgart).
Trois grandes corporations d'artisans étaient spécialisées, à Mexico, dans les arts que nous appelons « mineurs » : les orfèvres, dont les merveilleux bijoux et ornements d'or et d'argent s'inspiraient surtout du style mixtèque de l'Oaxaca ; les lapidaires, qui décoraient de mosaïque de turquoise, de grenat, d'obsidienne et de nacre les masques, objets cérémoniels, casques d'apparat ; enfin les amanteca, ou plumassiers, dont les fragiles chefs-d'œuvre faits de plumes d'oiseaux tropicaux ornaient la coiffure et les vêtements des dignitaires ainsi que les idoles des dieux.
Peinture
Manuscrit aztèqueManuscrit aztèque
Il existait à Mexico deux catégories de peintres : ceux qui couvraient de fresques les murailles des palais et des sanctuaires, et ceux qui, scribes versés dans l'écriture hiéroglyphique, enluminaient les manuscrits religieux ou historiques. Certains de ces manuscrits, tel le Codex borbonicus (bibliothèque de l'Assemblée nationale, Paris), constituent des recueils de petits tableaux symboliques admirablement exécutés.
Littérature
La littérature, surtout sous la forme de poèmes déclamés et chantés avec accompagnement de flûtes et d'instruments à percussion, présentait des genres nettement délimités : poèmes religieux d'une grande élévation, poèmes philosophiques, épopées historico-mythiques, odes lyriques, poèmes mimés et dialogués que l'on peut considérer comme un embryon de théâtre. En outre, les Aztèques attachaient une importance extrême à l'art oratoire ; toutes les circonstances importantes de la vie publique ou privée, depuis l'élection d'un souverain jusqu'au départ d'une caravane de négociants, étaient marquées par des discours pompeux et imagés. Enfin, la danse tenait une large place dans les réjouissances familiales, dans les banquets et dans les cérémonies religieuses.
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LA ROME ANTIQUE |
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Rome antique : l'Empire romain
(27 avant J.-C.-476 après J.-C.)
Cet article fait partie du dossier consacré à la Rome antique.
Dernière grande période de la longue histoire de la Rome antique, qui connut d'abord le régime de la royauté puis celui de la République.
Pour en savoir plus, voir également les articles Rome antique (jusqu'en 264 avant J.-C.), Rome antique (264-27 avant J.-C.).
1. Le régime impérial, ou principat
Prétendu restaurateur de la République après sa victoire sur Marc Antoine et Cléopâtre, Octave qui se fait décerner le titre d'Auguste par le sénat en 27 avant J.-C., est ce qu'on appelle un empereur, du latin imperator, général victorieux, celui qui détient l'imperium. Mais ce titre ne suffit pas à identifier le régime impérial, qu'il vaut mieux appeler principat, dans la mesure où l'empereur se dit plutôt le premier (princeps) des citoyens que leur souverain.
1.1. Les pouvoirs impériaux
L'empereur se définit par une titulature qui donne l'énumération de ses fonctions et de ses pouvoirs : imperator, avec pouvoirs proconsulaires sur les provinces, il détient aussi la « puissance tribunitienne » dans Rome (il n'y a plus de tribuns de la plèbe) et le grand pontificat (pouvoir religieux). Il s'octroie souvent le consulat. Il se dit Caesar et Augustus, et ces surnoms deviennent eux-mêmes des titres. Mais cet ensemble est disparate et laisse les historiens perplexes. On ne connaît pas très bien les formalités d'avènement : certains pouvoirs, d'origines diverses, ne sont pas acquis d'emblée. Une lacune, en outre : le mode de désignation des empereurs successifs. Le pouvoir résulte le plus souvent d'une acclamation par les soldats, complétée d'une confirmation par le sénat, ce qui n'exclut pas une certaine hérédité, même quand elle est créée par adoption.
1.2. Des empereurs aux types variés
Caligula
Si le poids de l'hérédité se fait sentir chez certains des « douze Césars » (de César à Domitien) évoqués par Suétone (→ Vie des douze Césars), les empereurs sont surtout classés par l'historiographie antique en bons et en mauvais, en fonction de leur attitude repectivement favorable ou défavorable envers le sénat. Il y a des cas pathologiques (→ Caligula, Commode) et des parvenus grisés par le pouvoir (→ Vitellius). Il est aussi des personnages sans caractère (Julianus, de mars à juin 193), portés à un pouvoir éphémère par la garde prétorienne, qui attend d'eux une récompense. Les empereurs sont de plus en plus d'origine militaire et provinciale. Parviennent ainsi des séries d'empereurs espagnols (→ Trajan, Hadrien), syriens (les Sévères) ou illyriens (de Claude II à Dioclétien). Cela peut donner de curieux résultats : sous Élagabal (218-222), prêtre sémite d'un dieu-soleil oriental, un danseur est fait préfet du prétoire, un cocher préfet des vigiles, un coiffeur préfet de l'annone, et l'empire échappe tout juste à l'obligation d'adorer le dieu nouveau venu. Ainsi les empereurs se suivent et ne se ressemblent pas.
1.3. Les empereurs du Haut-Empire (27 avant J.-C.-192 après J.-C.)
Les Julio-Claudiens (27 avant J.-C.-68 après J.-C.)
Claude Ier
Auguste (27 avant J.-C.-14 après J.-C.) mérite son titre de « père de la patrie ». Tibère (14-37) est décrit comme un dangereux misanthrope. Caligula (37-41) apparaît comme un despote de type oriental hanté par le souvenir d'Alexandre.
NéronNéron
Claude (41-54) est un pédant, mais aussi l'auteur d'une législation très positive. Quant à Néron (54-68), il a droit à tous les commentaires et à toutes les réputations.
Les Flaviens (69-96)
Après la crise de l'année des quatre empereurs (68-69), Vespasien (69-79) rétablit l'ordre mais laisse l'impression d'un bourgeois provincial avaritieux. Titus (79-81) est tout à l'opposé du nouveau Néron qu'on avait redouté d'abord. Domitien (81-96) élabore le système défensif de l'Empire et annonce déjà le « dominat », nom que l'on donne aujourd'hui à l'absolutisme sacré, qui fait des progrès à mesure qu'avance l'Empire.
Les Antonins (96-192)
Après Nerva (96-98), Trajan (98-117) est un conquérant, un administrateur et un bâtisseur : il soumet la Dacie, sur la rive gauche du Danube, annexe l'Arabie Pétrée et crée les provinces d'Arménie et de Mésopotamie. Fin diplomate, il sait obtenir l'adhésion du sénat, désormais totalement rallié à la monarchie impériale ; il dote également Rome du plus important de ses forums.
Hadrien (117-138) est un voyageur et un dilettante, mais aussi un maître efficace. Le ralliement des élites grecques à l'administration de l'Empire devient manifeste sous son principat.
Antonin le PieuxAntonin le Pieux
Hadrien adopte comme successeur un sénateur respecté, Antonin (138-161), qui mène la même politique et jouit d'une grande popularité en raison de sa bonne gestion des finances publiques et de son accord profond avec le sénat.
Marc Aurèle (161-180) est un empereur philosophe, Commode (180-192) un despote qui se prend pour Hercule.
1.4. Le culte impérial
Malgré leurs défauts d'humanité, les empereurs sont déifiés de leur vivant ou, plus sûrement encore, après leur mort, à moins que leur mémoire ne soit condamnée, leur nom martelé sur les monuments et leurs statues décapitées. Le culte impérial provient de traditions orientales et hellénistiques. Le culte de Rome et d'Auguste se célèbre dans le cadre des provinces, où il se présente comme une manifestation de loyalisme, et les assemblées des notables de province sont à la fois religieuses et politiques. À la fin du iie s., les dédicaces relatives au culte impérial n'émanent plus de particuliers, mais seulement de magistrats ou de collectivités, ce qui dénote une relative désaffection. En revanche, le cérémonial de la Cour se précise et s'imprègne de religiosité : tout ce qui touche à l'empereur devient sacré ; lui-même est adoré par des sujets prosternés. Mais ce sont là des manifestations d'orientalisation d'époque tardive (iiie siècle surtout) qui expriment le passage du principat au dominat.
1.5. Les cadres politiques
Les cadres politiques de l'Empire ne sont plus ceux de la République. L'empereur observe souvent de la déférence ou une apparence de déférence, à l'égard du sénat, laisse le sénat désigner les magistrats qu'il a proposés, mais désigne des consuls en surnombre pour distinguer des fidèles. Parmi les sénateurs, constitués en ordre héréditaire, l'empereur choisit des curateurs, à qui sont confiées de hautes fonctions. Dans l'ordre équestre, où l'on entre sur acceptation impériale, se recrutent des procurateurs, autres hauts fonctionnaires qui dirigent nombre de services tant urbains que provinciaux, car une hiérarchie paperassière se développe. Le préfet du prétoire, chef de la garde prétorienne, est un personnage de premier plan, chargé, entres autres tâches, du ravitaillement de l'armée. L'administration des domaines impériaux, devenus immenses grâce aux confiscations répétées, est aux mains de toute une hiérarchie. Elle comprend les mines, qui étaient souvent propriétés privées sous la République.
2. La paix romaine
2.1. Des frontières sécurisées
L'armée est une armée de métier, recrutée un peu partout dans l'Empire. Mais les soldats vont souvent opérer loin de leur pays d'origine. Les opérations de conquête se poursuivent (Bretagne, Dacie). Au iie siècle, la politique défensive, déjà sagement amorcée sur certaines frontières, tend à se généraliser. L'Empire s'entoure de retranchements au nom significatif de limes, frontière. Le limes n'est pas une ligne de défense impénétrable, et des échanges économiques ont lieu avec les pays barbares, surtout après la conquête de la Dacie sous Trajan, qui étend les possibilités du commerce.
Le danger du voisinage se fait pourtant sentir : les Barbares du Nord et de l'Est, qui suivent les voies commerciales, sont souvent en mouvement. Sous Néron, Sarmates et Roxolans bougent déjà aux abords du Danube. Sous Marc Aurèle, leur menace devient sérieuse. Mais la population de l'Empire n'est pas encore concernée. Elle jouit de cette paix tant vantée, des communications intérieures sûres, voies rapides ou mer sans pirates.
2.2. Diversité du monde romain
Caracalla
Les provinces, gouvernées les unes par les délégués de l'empereur, les autres par ceux du sénat, bénéficient de régimes divers. Les cités ont des statuts non moins variés. Chaque cité possède sa physionomie propre. Le monde romain est le cadre d'un vaste brassage de population. Les Italiens sont partis pour l'Orient et l'Occident. Les esclaves orientaux se sont enracinés à Rome. Affranchis, ils sont montés dans la hiérarchie sociale. L'attribution du droit de cité à tout l'Empire, en 212, par l'édit de Caracalla, sanctionne le résultat de ce chassé-croisé. Mais tous se sentent, en définitive, animés d'un patriotisme romain destiné à survivre longtemps.
L'Orient
L'Égypte, considérée comme patrimoine impérial, et dont le pittoresque suscite une vague d'égyptomanie esthétique et religieuse, est un grenier à blé qui jouxte ce foyer intellectuel, cosmopolite et turbulent que demeure Alexandrie. La Grèce propre est un désert, mais Athènes est un musée et une université. L'Asie Mineure prospère sous l'autorité d'une très riche bourgeoisie hellénisée. La Syrie bénéficie des échanges caravaniers actifs avec un Orient lointain. Tous ces pays de l'Orient romain ont adopté les institutions de Rome sans perdre l'usage de la langue grecque et de maintes traditions hellénistiques. La vie intellectuelle y est active. Seuls songent à se révolter les Juifs, qui se heurtent longtemps à l'incompréhension des empereurs.
Aux ier, et encore plus aux iie et iiie siècles, la place de l'Orient dans l'Empire est devenue singulièrement importante. C'est de l'Orient lointain que des caravanes apportent des produits exotiques. C'est sur les rives de l'Euphrate que les légionnaires vont monter la garde face aux Parthes, puis aux Sassanides. C'est de Syrie que viennent les marchands, dont les colonies sont établies dans chaque port de l'Empire. C'est d'Orient enfin que viennent les nouveautés en matière religieuse.
L'Occident s'est très vite romanisé, à l'exception des campagnes, où certains continuent à parler punique ou gaulois. L'Espagne est fortement colonisée. Elle donne à Rome plusieurs empereurs et des écrivains (Quintilien, Sénèque, Lucain, Martial). La Narbonnaise n'a rien à envier à l'Italie sous le rapport de la romanisation. La Gaule chevelue, à première vue plus sauvage, a été fortement pénétrée et mise en valeur. Elle voisine avec une Germanie romaine très active, du fait de la présence des légions, et dont les villes, issues des camps, ont une physionomie originale. La Sicile et l'Algérie sont des terres à blé, grandes pourvoyeuses de la capitale impériale. En Afrique romaine, de vastes domaines existaient là où il n'y a plus aujourd'hui qu'un désert. Partout, les élites participent pleinement à la civilisation et aux institutions de Rome. Dans des cités bien bâties, honorées de subventions impériales, les notables se disputent les fonctions publiques et dépensent avec vanité pour l'embellissement de leur patrie.
L'Italie et Rome
Au regard de ces provinces actives, l'Italie apparaît, dans sa plus grande partie, déserte ; elle est découpée en grands domaines d'élevage extensif, que possèdent les sénateurs, obligés de placer une partie de leur fortune en terres italiennes.
Rome est en quelque sorte le revers des provinces. Par la fiscalité, l'annone, elle se nourrit, en parasite, du produit du reste de l'Empire. Le ier siècle est celui de la « décadence » des moralistes classiques. La convergence des richesses prises au monde, d'une monarchie de parvenus et d'une populace désœuvrée fait de Rome le foyer d'un luxe délirant, d'une débauche légendaire et d'un parasitisme sordide. Les enrichis, fiers de leur réussite, mènent la vie caricaturée par Pétrone dans le Satiricon. Les pauvres ramassent les miettes, vont regarder mourir les condamnés, les gladiateurs et les fauves à l'amphithéâtre, consacrent une partie de leur temps à la relaxation que procurent les séjours dans les thermes publics ou privés. Ce tableau prête le flanc aux descriptions mal intentionnées des historiens des empereurs (Suétone) et a provoqué depuis lors maints commentaires sur le caractère primitif de ces comportements plaqués de luxe plus que de civilisation.
2.3. L'évolution religieuse
Paganisme ancestral et cultes orientaux
La religion traditionnelle n'est pas morte, mais elle est trop étroitement liée à l'État ; le culte est trop officiel, et le rituel trop archaïque et incompréhensible, même pour les Romains de l'Empire. Les classes cultivées ne lui accordent plus de crédit, tandis que les classes populaires se sont tournées vers d'autres dieux, dont le culte présente des aspects mystiques. C'est en particulier le cas des religions importées d'Orient, véhiculées par les marchands et les esclaves, adoptées par les marins, les soldats, favorisées par certains empereurs. Le culte d'Isis et de Sérapis se propage en colportant tout un folklore exotique venu d'Égypte. Le culte d'Attis est introduit officiellement sous Claude, pour se joindre à celui de Cybèle. Mithra, originaire d'Iran, tient une place étonnante dans les pays où sont casernés les soldats.
Évolution vers le syncrétisme
En outre, la variété des attitudes humaines se traduit par l'athéisme de quelques esprits forts, par les tendances panthéistes ou monothéistes de certains, par les superstitions indéfectibles de la masse. Les empereurs ont sévi occasionnellement contre les propagateurs des superstitions, expulsant les astrologues et les charlatans, comme le furent aussi les « philosophes », assimilés aux autres perturbateurs ou rivaux de la religion traditionnelle. La spéculation sur la nature des dieux passionne les platoniciens et les gnostiques du iie siècle. Les tendances syncrétiques qui paraissent épurer le panthéon gréco-romain et oriental s'accentuent au iiie siècle, et les préférences personnelles des empereurs font presque apparaître un dieu officiel suprême, qui pourrait être Jupiter ou le Soleil, ou la synthèse des deux : en pays grec, Zeus-Hélios-Sérapis est qualifié de dieu unique.
Originalité du judaïsme
Le judaïsme se situe en marge, bien que ses exégètes aient été contaminés par l'hellénisme et la philosophie platonicienne. Son caractère national a été estompé par le prosélytisme des Juifs auprès des païens, prosélytisme favorisé par leur dispersion même, leur diaspora, qui les a répandus dans les villes. Après la révolte de Judée (66-70), réprimée par Vespasien et Titus, et les révoltes juives de 115 et de 135, la dispersion s'accentue. L'attitude du pouvoir romain à l'égard des Juifs est complexe : respect de principe pour une religion nationale, sanctions à la suite des révoltes nationalistes. Les Juifs ont pu cependant édifier librement leurs synagogues, et leur omniprésence a ouvert la voie à l'expansion du christianisme.
Les débuts modestes du christianisme (ier-iie siècle)
Le christianisme apparaît d'abord en pointillé. On a énormément écrit sur ses manifestation à Rome et en Italie au ier siècle. Mais existe une grande différence entre la vision chrétienne de la question et l'optique des textes païens, qui se limitent à d'expéditives allusions à une nouvelle secte. C'est en Asie Mineure que les chrétiens se multiplient en premier lieu. À Rome, la persécution néronienne attire l'attention sur eux. Pline le Jeune, gouverneur de Bithynie au temps de Trajan, se demande quelle attitude adopter à leur égard. Leur cas est embarrassant : ils refusent de considérer l'empereur comme un dieu, ce qui est très grave, mais on les tient, au demeurant, pour d'honnêtes gens. Dans la foule, les chrétiens ont des ennemis, qui les accusent d'adorer un dieu à tête d'âne, de se livrer à des orgies secrètes et autres calomnies, car ils sentent confusément la menace qu'ils font peser sur le paganisme ancestral. Juridiquement, leur position est mauvaise : le seul fait d'être chrétien est, en soi, une faute.
L'essor du christianisme (iie-iiie siècle)
L'attitude des empereurs est variable, tantôt tolérante, en dépit de la législation (ce qui explique que des lieux de réunion publiquement connus soient nombreux), tantôt persécutrice, comme la population elle-même, occasionnellement coupable de massacres (Lyon, 177). Au iiie siècle, le christianisme est florissant. Il est présent dans toutes les régions peuplées et civilisées de l'Empire. On bâtit des églises en nombre croissant. La théologie et l'apologétique bénéficient de la plume agile de Tertullien et de Clément d'Alexandrie. Et tout cela à la veille de persécutions nouvelles (Decius, 249 ; Dioclétien, 303), qui obligent les chrétiens à utiliser plus que jamais le refuge des catacombes. Le siècle est d'ailleurs celui de la crise, des troubles, de la terreur, et les chrétiens ne sont pas les seuls à en souffrir.
Pour en savoir plus, voir l'article christianisme.
3. Le Bas-Empire
3.1. La crise du iiie siècle
Une crise qui vient de loin
Le Bas-EmpireLe Bas-Empire
Le tableau séduisant de la paix romaine, d'un Empire prospère où un commerce actif ferait bénéficier les habitants des denrées de toutes les contrées se ternit très rapidement. Au ier siècle, l'Italie est malade de ses terres vides, de ses propriétaires endettés, de son prolétariat urbain. Pline l'Ancien annonce que le mal gagne les provinces. Elles aussi pâtissent des dévaluations, dont Néron est l'initiateur et qui ne font que commencer. Au iie siècle, l'industrie provinciale l'emporte : les vases de terre sigillée de Gaule s'expédient dans tout le monde antique. Mais la production, dans son ensemble, stagne. Les dépenses de l'État augmentent : l'administration, la défense des frontières, où les barbares se font plus nombreux et offensifs, rendent la fiscalité plus oppressive. L'économie est en crise. Le manque d'hommes se fait sentir là où ils seraient nécessaires.
Les manifestations de la crise
Au iiie siècle, la crise éclate : c'est l'anarchie, la révolte, la fuite généralisée. Cela résulte d'un concours de faits que les historiens modernes, donnant d'ailleurs de plus en plus d'importance à l'économie, ont du mal à hiérarchiser : le déséquilibre de l'Empire entre ses provinces besogneuses et sa capitale parasite ; l'écart excessif entre la richesse de quelques-uns et le dénuement de la masse ; la fainéantise de beaucoup, qui vivent de quasi-mendicité ; la pénurie de soldats et de laboureurs ; le vide des campagnes et le rétrécissement des villes dépeuplées, qui s'enserrent dans d'étroits remparts ; la dépopulation, qui explique en partie la situation ; les invasions barbares, qui deviennent de plus en plus fréquentes et dévastatrices et prennent parfois la forme de raids à longue distance, Rome devant combattre à la fois Perses et Germains et se résigner à abandonner certains territoires, surtout les derniers acquis (Bretagne, Dacie, Mésopotamie) ; la crise d'autorité, enfin, qui se manifeste à partir de 193.
Les aléas du régime impérial
Le iiie siècle est le siècle des armées, des coups d'État militaires, des empereurs issus des camps pour un règne éphémère et qui se combattent les uns les autres.
Septime Sévère
L'époque des Sévères (193-235) accélère l'évolution du principat vers le dominat. Ces empereurs d'origine libyenne et syrienne établissent un régime autoritaire, dans lequel une théorie classique a vu la revanche des masses paysannes opprimées sur la bourgeoisie urbaine et les grands propriétaires. Le pouvoir impérial affiche un caractère de plus en plus militaire.
AurélienAurélien
Après 235, l'anarchie politique s'installe. La multiplication des empereurs rivaux fait donner à une série d'entre eux le nom de « trente tyrans ». En Gaule, un empire indépendant, fondé par Postumus en 258, se maintient même pendant quelques années et s'étend sur l'Espagne et la Bretagne. C'est Aurélien qui y met fin en 274.
Quand l'anarchie s'atténue, comme c'est le cas sous les Sévères et sous les premiers empereurs illyriens, après 268, toutes les décisions impériales semblent dictées par les nécessités de l'état de siège que subit le monde romain. Les problèmes d'argent entraînent un dirigisme accru. L'État s'arroge des monopoles, les métiers sont constitués en corporations, tandis que les bureaux se militarisent. Le sénat, quant à lui, est devenu le simple conseil municipal d'une capitale désertée par les empereurs.
Les mutations de la société
Dans son ensemble, l'Empire résiste bien, mais les provinces ont été localement ruinées par les fréquents passages des armées romaines comme barbares.
L'armée se sédentarise sous la forme de soldats-paysans, prêts à la moindre alerte. Elle joue aussi un rôle accru de police contre le brigandage, participe à la construction des remparts des villes et finit par se charger de la collecte des impôts et d'une partie de la justice. La population subit ce régime. Les riches sont victimes de confiscations et de réquisitions. S'ils sont des notables dans leur cité (décurions), ils sont responsables de l'impôt et paient pour les autres. Leur condition, de plus en plus ingrate est rendue héréditaire. Le commerce est bloqué : au mont Testaccio, où s'entassent les restes d'amphores du port de Rome, aucune ne porte de date postérieure à 255. En 252 enfin, la peste s'est mise de la partie. Après avoir payé tribut aux Barbares, Rome se résigne à les accueillir : à partir de 276, l'empereur Probus établit des colons goths et vandales en Pannonie. Ce n'est qu'un début.
3.2. La restauration du ive siècle
La tétrarchie
Dioclétien
En 286, deux empereurs, Dioclétien en Orient et Maximien en Occident, gouvernent le monde romain. En 287, ils prennent respectivement les titres de Jovius et d'Herculius. En 293, pour faire face à l'extension géographique et économique de l'Empire, un système original de partage quadripartite du pouvoir se met en place, la tétrarchie. Maximien prend pour césar l'ancien préfet du prétoire Constance Chlore, chargé de la Bretagne et de la Gaule. Peu après, Dioclétien fait de même avec Galère, qui devient responsable de la péninsule balkanique. La défense de l'Empire s'appuie donc sur les quatre résidences impériales de Trèves (Constance), Milan (Maximien), Sirmium (Galère) et Nicomédie (Dioclétien), tandis que Rome reste la capitale officielle, toujours désertée par les princes.
Un régime de plus en plus autoritaire
La paix règne sur toutes les frontières à partir de 298. Le nombre des légions passe de 39 à 60, mais leurs effectifs sont variables. L'administration impériale est renforcée et les impôts (capitation et impôt foncier) sont augmentés. La bonne monnaie fait sa réapparition, mais elle est faite de billon, et non plus d'argent comme ce fut le cas sous le Haut-Empire. Une flambée des prix, combattue par un édit du maximum du prix des marchandises et des services applicable dans tout l'Empire (301), accompagne cette politique monétaire. Dioclétien s'attaque aussi aux croyances jugées dangereuses, d'abord au manichéisme, ensuite au christianisme (303-304), par quatre édits successifs qui font des milliers de victimes, surtout en Orient, en Italie et en Afrique.
Constantin Ier le GrandConstantin Ier le Grand
En 305, Dioclétien et Maximien abdiquent, leurs Césars Constance Chlore et Galère les remplacent. Mais le système est déréglé dès 306 par la mort de Constance Chlore et la proclamation par ses troupes de son fils Constantin (306-337), qui prend le contrôle des Gaules, des Germanies, de l'Hispanie et de l'île de Bretagne.
La réorganisation constantinienne
Table de Peutinger, IIIe s. et IVe s.Table de Peutinger, IIIe s. et IVe s.
Avec le règne de Constantin Ier, l'Empire subit une véritable mutation. Il s'empare de l'Italie en 313 et de tout l'Orient en 324. Les institutions autoritaires qui sont nées de la nécessité sont toujours en place. Mais la situation militaire et politique s'est clarifiée. Enfin, peu après les dernières persécutions, l'Empire devient chrétien, officieusement par la conversion de l'empereur, à une date indéterminée, officiellement par la proscription des sacrifices aux dieux païens, amorcée en 341, mais rendue définitive en 394 seulement.
Survient alors une embellie dans l'histoire du Bas-Empire. Les lettres reprennent quelque vigueur, les arts également, bien que marqués désormais au coin de la barbarie. L'Empire se partage en deux parties, avec la naissance d'une nouvelle capitale, Constantinople, nouveau nom de Byzance à partir de 330. La réaction païenne de l'empereur Julien (361-363) semble vouloir amorcer un retour aux mœurs anciennes, vite enrayé.
Persistance des anciens maux et déclin de l'Empire d'Occident
Mais les maux du iiie siècle subsistent au ive, et les Anciens, qui eux-mêmes en ont eu conscience et ne savaient trop qui accuser, ont eu des réactions de défense, souvent malheureuses, limitées, égoïstes : le corporatisme, le patronat, l'anachorèse (fuite dans le désert), la fortification des villes, les pactes avec les Barbares.
Théodose Ier le GrandThéodose Ier le Grand
Après le règne de Théodose Ier le Grand (379-395), dernier à réunifier brièvement l'ensemble du monde romain en 394, rien n'empêche plus la rupture définitive entre deux empires, celui d'Orient et celui d'Occident, puis, en 476, la disparition politique du plus exposé d'entre eux aux barbares, l'Empire d'Occident.
Ce fait brutal n'empêche pas la persistance des traces matérielles ou culturelles de la romanité qu'on retrouve à travers l'Europe. Cette notion même de Romania, de « romanité », est l'expression posthume du patriotisme romain et de la nostalgie, chez les ex-Romains des royaumes barbares, de la splendeur et de l'ordre passés.
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