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JÉSUS |
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Jésus ou Jésus-christ
Cet article fait partie du dossier consacré au christianisme.
Juif de Palestine, fondateur du christianisme, dont la naissance correspond théoriquement au début de l'ère chrétienne.
Jésus, initiateur du mouvement religieux à l’origine du christianisme, est le personnage principal des quatre Évangiles, qui lui attribuent le titre de Christ – Messie consacré par l'onction de Dieu – et le désignent comme celui qui « sauvera son peuple de ses péchés ».
Les sources
Jésus n'ayant légué aucun écrit à la postérité, les témoignages concernant sa vie et son enseignement proviennent essentiellement des quatre récits évangéliques : Évangiles de Matthieu, de Marc, de Luc et de Jean. Or les indications biographiques à caractère purement historique y sont assez ténues.
Outre des sources juives, souvent polémiques et tardives, il existe également quelques textes païens qui font état de l’existence de Jésus de Nazareth : l'écrivain latin Pline le Jeune, envoyé en mission en Bithynie (dans le nord-ouest de l'actuelle Turquie) par l'empereur Trajan, se montre perplexe à l'égard des chrétiens « qui chantent des hymnes au Christ comme à un dieu » et qui refusent de participer au culte de l'empereur imposé par Rome ; pour sa part, l'historien romain Tacite parle, dans ses Annales, des chrétiens accusés par Néron d'avoir allumé l'incendie de Rome, en 64, et dit à leur propos : « Ce nom leur vient de Christ, qui avait été, sous le règne de Tibère, livré au supplice par Ponce Pilate » (XV, 44).
Le contexte historique : la Palestine au temps de Jésus
Pierre Mignard, le Christ et la SamaritainePierre Mignard, le Christ et la Samaritaine
Lorsque naît Jésus, la Palestine est sous occupation romaine : le pouvoir du gouverneur romain se superpose alors à celui des rois locaux. Après la mort du roi juif Hérode le Grand, Rome partage son territoire entre les trois fils de celui-ci, et c’est à Hérode Antipas qu’échoient la Galilée et la Pérée. Les juifs conservent un pouvoir dans le domaine religieux par le biais du grand prêtre et du tribunal du sanhédrin. Les trois instances – Rome, les rois locaux, le grand prêtre – prélèvent chacune des impôts : dans la Palestine du début de notre ère, la situation économique est difficile et le climat politique tendu.
Le judaïsme du temps de Jésus est représenté par plusieurs mouvements, dont les plus connus sont ceux des pharisiens (stricts défenseurs de la loi religieuse) et des sadducéens (liés au Temple). D'autres sectes sont plus orientées vers la résistance armée (les zélotes) ou vers la protestation religieuse (les esséniens). À l'extérieur de la Palestine, la rencontre entre la culture grecque et les communautés juives disséminées dans l'Empire donne lieu à ce que l'on appelle le judaïsme hellénistique.
Ce contexte historique est à l'arrière-plan des Évangiles, qui montrent Jésus aux prises avec les diverses tendances du judaïsme, mais aussi avec une certaine conception du pouvoir politique et de la grandeur religieuse.
L’histoire de Jésus
Introduction
Si les historiens s'accordent aujourd'hui à dire qu'il n'est pas possible d'écrire une biographie scientifique de Jésus ni d'en fournir un itinéraire détaillé, ils s'estiment toutefois capables de reconstituer les principaux moments de son existence.
La naissance
Nicolas Poussin, la Sainte FamilleAnnibal Carrache, la Vierge aux cerisesBenozzo Gozzoli, le Cortège des Rois magesLa Fuite en ÉgyptePierre Mignard, la Vierge et l'Enfant et le petit saint Jean
Les Évangiles de Matthieu et de Luc situent la naissance de Jésus, fils de Marie, durant le règne du roi juif Hérode le Grand (donc avant la mort de ce dernier, en l'an 4 qui précède notre ère). Il naît à Bethléem (probablement vers les années 7 ou 6 avant notre ère) et passe son enfance à Nazareth, en Galilée. On l’appelle le « fils de Joseph, le charpentier », lequel descend du roi David. Jésus exerce probablement le métier de charpentier, jusqu'au jour où il se retire dans la solitude du désert de Judée.
Le baptême par Jean le Baptiste
Vers les années 27-28, Jésus rejoint Jean le Baptiste, qui pratique dans le Jourdain le rite du baptême d'eau en vue de la pureté requise pour la fin des temps, considérée comme imminente. Ce prophète manifeste une certaine accointance avec la mentalité essénienne, dont il partage l'héritage prophétique et la tradition ascétique, mais dont il se distingue par sa présence dans le monde ordinaire et par son annonce du Messie. Jésus se fait baptiser par Jean puis, semble-t-il, l'imite dans sa prédication et dans son activité baptismale ; il recrute ses premiers compagnons parmi les disciples de Jean. Par la suite, Jésus manifestera toujours une grande admiration pour le prophète du désert.
Le ministère public
Lorsque le Baptiste est emprisonné sur ordre d’Hérode Antipas, successeur du roi Hérode le Grand, Jésus, alors âgé d’environ trente ans, retourne en Galilée et choisit la ville de Capharnaüm pour centre de rayonnement. Les Évangiles le présentent comme un prédicateur itinérant, qui prêche dans les synagogues aux jours du sabbat, annonce la Bonne Nouvelle du « Règne de Dieu » et guérit les malades. Dans les trois Évangiles dites synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), l'enseignement et les actions de Jésus concernent pour beaucoup la venue du « Règne de Dieu » (appelé généralement, de façon plus ambiguë, le « Royaume de Dieu »), qui doit établir des relations de justice et de paix entre les hommes, et entre les êtres humains et Dieu. Jésus annonce que son avènement entraînera une nouvelle manière de vivre.
Afin d'étendre son action et de répandre la Bonne Nouvelle, Jésus dispense son enseignement à quelques disciples fidèles. Parmi ceux-ci, il en choisit douze : les apôtres (un chiffre probablement symbolique, évoquant celui des tribus d'Israël et préfigurant le nouvel Israël). Le roi Hérode Antipas, qui a fait décapiter Jean le Baptiste, s'inquiète de ce prophète perturbateur. Les chefs religieux ont pour leur part juré de se débarrasser de lui. Enfin, les compatriotes de Jésus se méprennent sur la portée religieuse et non politique de son message. Ainsi s'explique le départ de Jésus hors de Galilée. Les Évangiles synoptiques ne donnent pas d'indications sur la durée du ministère de Jésus, mais celui de Jean mentionne trois fêtes de la Pâque juive ; le ministère de Jésus aurait donc duré entre deux et trois ans, sans doute pendant les années 27 à 30.
Les derniers jours du ministère
Philippe de Champaigne, la CèneAndrea Mantegna, le Christ au jardin des OliviersGiotto, le Baiser de Judas
Après un bref séjour aux confins du pays, au cours duquel les disciples reconnaissent en lui le Messie (Marc, VIII, 29), Jésus se rend à Jérusalem où il fait une apparition triomphale le jour de la fête des Rameaux. Probablement est-ce alors qu'il fait esclandre en chassant les marchands et les changeurs du Temple. Les autorités sadducéennes et pharisiennes décident de mettre fin à son activité et utilisent les offices de l’apôtre Judas.
Quelques jours plus tard, Jésus prend un dernier repas (la Cène eucharistique), au cours duquel il fait ses adieux à ses disciples. Dans la nuit, au jardin de Gethsémani où il s’est retiré pour prier, il est arrêté par une troupe conduite par celui qui l’a trahi, Judas (Jean, XVIII, 3).
Le jugement et la crucifixion
Matthias Grünewald, la CrucifixionLe Pontormo, Déposition de croixEnguerrand Quarton, la PietàPhilippe de Champaigne, le CrucifiementTitien, le Couronnement d'épines
Jésus est questionné au petit matin par les chefs juifs qui l'estiment digne de mort pour avoir blasphémé en prétendant à une dignité divine ; ils le livrent donc au préfet Ponce Pilate, gouverneur de Judée de 26 à 36. Le pouvoir romain ayant seul le droit de mettre à mort, Jésus subit le supplice (romain) de la crucifixion.
Giandomenico Tiepolo, Chute du Christ sur le chemin du CalvaireGiandomenico Tiepolo, Chute du Christ sur le chemin du Calvaire
Les Évangiles synoptiques situent cette mort le jour de la Pâque juive (15 du mois de nisan, en mars-avril), tandis que Jean rapporte qu'elle est survenue la veille (ce qui est plus plausible). Marc et Jean indiquent en outre que Jésus a été exécuté la veille d'un sabbat, donc un vendredi (le 15 nisan est tombé un samedi en 27, 30 et 33). Les années 27 et 33 laissant trop peu ou, au contraire, beaucoup trop de temps pour le ministère public de Jésus, ce dernier est probablement mort le 7 avril (14 nisan) de l'an 30.
La vie de Jésus semble achevée avec la mise au tombeau. Cependant, l'historien demeure en présence d'une histoire qui continue : l'histoire de Jésus devient celle de ses disciples. Ceux-ci en effet déclarent que le tombeau de Jésus a été trouvé vide et que Jésus leur est apparu vivant à diverses reprises, qu’il a ressuscité. Le Nouveau Testament affirme que cette mort a un sens pour l'humanité, et que Dieu a reconnu en Jésus son Fils en le ressuscitant.
La nature de Jésus : une réflexion christologique séculaire
Introduction
Christ
Les périodes troublées qu’avait connu Israël avaient favorisé le développement de thèmes messianiques : l'attente d'une intervention de Dieu soit directement, soit par l'intermédiaire d'un Messie, un homme choisi et envoyé par Dieu. Au ier s. de notre ère, le peuple juif – qui vit sous l’occupation d’une puissance étrangère, qui est confronté à une culture profane et qui est divisé en son sein – est particulièrement réceptif à cette expression d'espérance.
Le Greco, la PentecôteLe Greco, la Pentecôte
La question se pose alors de savoir si Jésus, prédicateur itinérant juif, entouré de disciples juifs, est le Messie attendu. Dans le judaïsme, ce dernier n'apparaît pas comme une figure marquée par la souffrance : la foi juive espère une intervention glorieuse de Dieu en faveur de son peuple. Or, les Évangiles montrent un Jésus qui, s’il lutte efficacement contre les forces du Mal et enseigne avec autorité, annonce à ses disciples la nécessité de sa mort : il ne peut être reconnu par Dieu comme son Messie que dans le passage sur la croix. La résurrection de Jésus – qui constitue cet acte de reconnaissance – est celle d'un homme condamné, bafoué et mis à mort par un supplice honteux. Le nom « Jésus », employé le plus souvent seul dans les Évangiles, rappelle que le Christ a été un être de chair et de sang. Le terme « Christ » (du grec Christos, « oint »), employé dans le Nouveau Testament pour « Messie », n'est pour sa part pas chargé du même sens que dans le monde juif. Il prend la valeur d'un nom propre lorsqu'il désigne Jésus comme objet de la foi. C'est pourquoi on donne le nom de christologie à toute interprétation croyante de la figure de Jésus, et on appelle christologiques les titres (le Christ, Fils de David, Fils de l'homme, Seigneur) qui lui sont attribués pour signifier sa mission et sa dignité particulières.
Au cœur des écrits du Nouveau Testament
École de Novgorod, l'AnnonciationÉcole de Novgorod, l'Annonciation
Après les Épîtres de Paul, les Évangiles insistent sur l'incarnation historique de Jésus. La réflexion sur la personne et l'œuvre de Jésus-Christ donne lieu dans le Nouveau Testament à des christologies qui diffèrent par leurs accentuations et le degré de leur élaboration.
La proclamation de la résurrection de Jésus est le point de départ de ces études. Dès lors s'impose une interprétation de sa mort, puis une réflexion sur son identité humaine et sa vie, que les premières générations chrétiennes abordent en s'appuyant sur les textes de l'Ancien Testament. Ces interrogations, qui visent à préciser le contenu de la relation entre Jésus-Christ et Dieu, rebondissent au fil du temps sans jamais s'épuiser. Elles donnent naissance à un travail d'interprétation continuel, amorcé par le Nouveau Testament, interprétation reformulée sans cesse dans de nouvelles catégories de pensée.
La prédication chrétienne missionnaire, dont témoignent les lettres de Paul, est centrée sur le lien entre la croix et la résurrection de Jésus-Christ. Elle cherche à élucider le sens de la mort du Christ, qui se sacrifie pour tous les hommes et rachète leurs péchés. Alors que pour les missionnaires chrétiens la foi en Jésus-Christ assure par elle seule le salut, Paul, pour sa part, ne se réfère pas à la vie historique de Jésus.
Giandomenico Tiepolo, Saint Joseph et l'Enfant JésusGiandomenico Tiepolo, Saint Joseph et l'Enfant Jésus
Pour les Évangiles, la souveraineté du Christ n'est pas seulement celle du Seigneur ressuscité, mais aussi celle du Seigneur tel qu'il a vécu sur la Terre. C'est dans cette optique qu'ils tentent d'élucider la véritable identité de Jésus. L'Évangile de Marc affirme que c'est seulement devant la croix que se révèle la filiation divine de Jésus. La question de savoir à partir de quand Jésus peut être dit « Fils de Dieu » se posera par la suite. Dans les Évangiles de Matthieu et de Luc, les récits de la naissance de Jésus – conçu par une vierge sous l'action du Saint-Esprit – avancent effectivement l'idée qu'il était Fils de Dieu dès sa venue au monde. L'Évangile de Jean va plus loin en reconnaissant la préexistence de toute éternité du Fils de Dieu, qui s'est incarné en Jésus.
Les hymnes christologiques des lettres pauliniennes tardives proclament également cette préexistence. Les premières communautés chrétiennes ne donnent pas à Jésus le nom de Dieu. Mais, dès la fin du ier s., l'appellation Dieu est employée aussi en christologie. Au début de l'Évangile de Jean, où Jésus est présenté comme la Parole préexistante, il est dit que « la Parole était Dieu ». Cette désignation du Christ comme Dieu a soulevé un débat au sein de l'Église primitive, dont ont émergé les dogmes concernant les deux natures du Christ et la Trinité (Dieu à la fois Père, Fils et Saint-Esprit).
Dans l’Église primitive
Dans le monde gréco-romain, la prédication chrétienne s’est concentrée sur la question de savoir quel type de relation unit Dieu et Jésus-Christ. Les diverses réponses données à cette question peuvent être réparties en deux grands courants : celui de l'école d'Antioche, qui met l'accent sur l'humanité de Jésus, et, à l'extrême, aboutit à la négation de sa divinité ; et celui de l'école d'Alexandrie, qui souligne la divinité de Jésus et peut conduire à la négation de son humanité. Lorsque le christianisme est reconnu comme une religion autorisée dans l'Empire romain (au ive s.), les conflits entre les deux écoles deviennent des affaires d'État : les empereurs convoquent alors des conciles christologiques, chargés de formuler des dogmes acceptables pour tous.
Le concile de Nicée (325) affirme que « la nature du Fils est identique et consubstantielle à celle du Père ». Celui de Chalcédoine (451) établit une distinction entre la nature humaine et la nature divine du Christ, tout en insistant sur l'unité des deux. Mais les difficultés subsistent, car les concepts de nature, de substance et de personne ne sont pas définis de la même manière par tous.
Dans les diverses branches du christianisme
Le Sauveur bénissant
Deux autres conciles traitent encore du problème christologique (Constantinople II en 553, et Constantinople III en 681) et ne parviennent pas à empêcher le désaccord sur ce sujet entre l'Occident (Église latine) et l'Orient (Église grecque).
Pendant des siècles, la théologie occidentale médite, en particulier à partir du xiie s., le sens de la formule de Chalcédoine : « Le Christ est une personne en deux natures. » Au moment de la Réforme protestante, au xvie s., Luther réintroduit la question de la rédemption : comment l'homme peut-il être sauvé ? Selon lui, Jésus-Christ est la face de Dieu tournée vers l'être humain, dans la faiblesse d'une incarnation qui va jusqu'à la mort. Il offre la seule possibilité de connaître Dieu et d'être sauvé par lui. Le xviiie s. consacre le point de vue anthropologique et l'approche rationnelle prônée par les Lumières, qui met en cause le fondement des christologies classiques. L'essor des sciences soulève le problème de la nature de la vérité contenue dans les textes bibliques. Cet examen critique aboutit, au xixe s. et au début du xxe s., à la prise en compte de la dimension historique des faits et des textes ayant suscité la foi chrétienne. Le problème christologique est alors repensé dans la perspective des rapports entre l'histoire et la vérité, l'histoire et la foi.
Alors qu'un certain type de recherche s'épuise à retrouver les faits véridiques de la vie de Jésus ou les paroles réellement prononcées par lui, le théologien protestant Rudolf Bultmann (1884-1976) affirme que l’homme a seulement accès au Christ de la foi, par lequel Dieu s'adresse à l'homme. Les disciples de Bultmann défendent la possibilité d'atteindre le Jésus de l'histoire à travers le Christ de la foi. Tant la théologie catholique que la théologie protestante considèrent aujourd'hui que la christologie n'est pas un obstacle, mais un des chemins d'accès à Jésus. Grâce au dialogue ouvert avec les sciences humaines, le problème de l'homme, de sa relation possible avec Jésus-Christ et avec Dieu, est désormais partie intégrante de la réflexion christologique.
Une réflexion toujours ouverte
Suivant les confessions, les époques et les cultures, les chrétiens ont eu tendance à insister tantôt sur la divinité de Jésus-Christ, tantôt sur son humanité. Pour certains, le nom de Jésus-Christ signifie avant tout « Jésus est le Christ », celui qui, dès les origines, possède l'autorité et la souveraineté de Dieu lui-même ; tout ce que Jésus a enseigné et accompli sur la Terre prend par là valeur d'absolu. Pour d'autres, Jésus-Christ signifie d'abord « le Christ, c'est Jésus », l'homme de Nazareth, le Galiléen ; en lui, Dieu incarne sa divinité et partage le sort des hommes.
Les autres fois monothéistes – le judaïsme et l'islam – ne confèrent à Jésus qu'un statut humain : pour elles, c'est un grand rabbin (ou enseignant), un grand prophète. Par ailleurs, depuis la sécularisation des sociétés occidentales, le personnage de Jésus a été jugé et parfois récupéré en dehors de toute foi en Dieu. Il est considéré tour à tour comme un moraliste, un révolutionnaire, un des précurseurs du pacifisme…
Exprimer l'unité de la personne de Jésus-Christ en maintenant à la fois son humanité et sa divinité est donc le propre de la foi chrétienne. C'est par la figure de Jésus-Christ qu'elle affirme la possibilité de la rencontre entre Dieu et l'homme.
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ABRAHAM
Cet article fait partie du dossier consacré au judaïsme.
Patriarche des Hébreux (xixe s. avant J.-C.), un des personnages majeurs des religions juive, chrétienne et islamique.
Récit biblique
Abraham, fils du nomade Térah
Rembrandt, le Sacrifice d'AbrahamRembrandt, le Sacrifice d'Abraham
Selon la Genèse, Abram (nom sous lequel il est connu avant que Dieu ne le nomme Abraham) est l’un des trois fils de Térah, un nomade araméen originaire d’Our en Chaldée (basse Mésopotamie), descendant lui-même de Sem et de Noé. Térah décide de quitter la région d'Our pour migrer avec son clan. Tel est le début de l'histoire des Hébreux, que l'on date généralement aux environs de 1850 avant J.-C. « Et Térah [Tharé] prit Abram son fils et Lot fils de Haran, son petit-fils, et Saraï sa bru, femme d'Abram, et les fit sortir d'Our des Chaldéens pour aller au pays de Canaan » (Genèse, XI, 31).
En un premier temps, le clan des Térahites se dirige vers le nord de la Mésopotamie et s'arrête à Harran, dans la zone du haut Euphrate. Mais Harran n'est qu'une étape ; Térah meurt, et Abraham quitte la haute Mésopotamie. Cette fois, la migration s'accomplit d'est en ouest, en direction du pays de Canaan (la Palestine biblique). Les pérégrinations d'Abraham depuis Harran, à travers le pays de Canaan et jusqu'en Égypte, sont soutenues par une large promesse que Dieu lui a faite, scellant avec lui une alliance éternelle (XV, 2-21).
Abraham et Lot au pays de Canaan
Lorsque Abraham et Lot, son neveu, qu'il a amené avec lui, arrivent en Canaan, le pays est occupé par une population sémite établie depuis le début du IIIe millénaire avant J.-C. dans les plaines côtières et le Nord. Le reste du territoire est zone franche pour les nomades et leurs troupeaux.
La caravane partie de Harran campe aux environs de Sichem – que l'exploration archéologique a retrouvée au tell Balata, à l'est de Naplouse. « Abraham traversa le pays, jusqu'au territoire de Sichem, au chêne de Moré. » Ce chêne de Moré (c'est-à-dire du « devin ») est un arbre sacré marquant l'emplacement d'un vieux sanctuaire sémitique : les endroits sacrés (arbres, tombes, sanctuaires) sont, avec les points d'eau, les centres de ralliement des Hébreux nomades.
De Sichem, Abraham poursuit vers le sud jusqu'au Néguev (« pays sec », alors une région pauvre, terre d'élection des nomades mais aussi des pillards). La pérégrination d'Abraham est jalonnée d'étapes dont les noms resteront dans l'histoire d'Israël : Béthel, Aï et surtout Hébron (cette dernière région, au chêne de Mambré, autre emplacement sacré, sera le port d'attache du clan abrahamite).
C'est à ce moment de la vie du patriarche qu'il faut placer l'épisode du séjour en Égypte (Genèse, XII). Une période de sécheresse et de disette amène les nomades à chercher refuge dans la riche vallée du Nil.
Durant ce séjour égyptien arrive à Abraham une aventure dont l'aspect moral a longtemps embarrassé les commentateurs (Genèse, XII, 10 à 28). La tradition rapporte que, pour garder la vie sauve, Abraham se fait passer pour le frère de son épouse, Sara, que le pharaon convoite. Emmenée au harem royal, celle-ci est rendue à son légitime époux, après que Dieu ait affligé « de grands maux la maison de Pharaon ».
De retour en Canaan, Abraham et Lot se séparent : « Le pays ne suffisait pas à leur installation commune et ils avaient de trop grands biens pour habiter ensemble. »(Genèse, XIII). Lot se fixe près des cités du sud de la mer Morte, cédant ainsi à l'attrait d'une vie plus sédentaire. Abraham, pour sa part, poursuit sa vie de nomadisme. De Mambré-Hébron, il rayonne dans le sud du pays à la recherche des pâturages et des points d'eau. À ce plateau qui garde le souvenir du grand patriarche, les Arabes ont donné le nom de Ramat al-Khalil (la hauteur de l'Ami) : dans la Bible et le Coran, Abraham est appelé « l'Ami de Dieu ».
En dépit de leur différent, Abraham vint au secours de son neveu, victime d'un raid militaire organisé par quatre roisorientaux contre cinq rois cananéens (Genèse, XIV).
La tradition religieuse met encore au compte du patriarche le salut de Lot et de sa famille lors de la légendaire catastrophe qui aboutit à la destruction de Sodome et Gomorrhe, cités du sud de la mer Morte. L'origine de cette légende célèbre est à chercher dans quelque séisme particulièrement destructeur. Les émanations de soufre, les eaux chaudes qui abondent dans la partie méridionale de la dépression ont été aux yeux des Anciens les témoins de la pluie de soufre et de feu que Yahvé a fait tomber sur les villes maudites (Genèse, XIX). Le nom de Sodome est conservé par le Djebel Sudum (djabal al-Sadum), un épais gîte salin où se dressent des stèles de sel.
La descendance d'Abraham
Ismaël et Isaac
Abraham et Sara, qui voient venir la vieillesse, n'ont pas d'enfant. Afin de s’assurer une descendance, Sara propose à son époux de s’unir à sa servante Agar (Genèse, XVI) ; cette pratique, dont témoigne le droit mésopotamien (code d'Hammourabi et lois de Nouzi), permet à une épouse stérile de devenir la mère légitime de l'enfant né de cette union à laquelle elle a consenti. Ainsi naît Ismaël, l'ancêtre des Ismaélites dont les « Arabes » sont les descendants.
Mais la présence de deux épouses ne favorise guère la paix du foyer. Agar, fière d'avoir enfanté, oublie son statut de concubine et irrite sa maîtresse par son arrogance. La situation s’envenime après la naissance d'un nouvel enfant, fils, cette fois, de l'épouse légitime : Isaac, l'enfant de la promesse divine. « Ta femme Sara te donnera un fils et tu l'appelleras Isaac. J'établirai mon alliance avec lui en alliance perpétuelle pour sa race après lui » (Genèse, XVII). C'est ce second fils d’Abraham, Isaac, qui est reconnu comme l'ancêtre des Israélites dont le peuple juif est le descendant.
Or, selon l'ancien droit oriental, l'enfant né d'une concubine dispose de l'héritage paternel, s'il est juridiquement considéré comme fils de l'épouse, ce qui est le cas d'Ismaël. Dans sa jalousie maternelle, Sara refuse que l'héritage soit partagé entre les deux enfants et, outrepassant la loi, implore son époux de chasser la servante et son fils. À contrecœur, Abraham se résout à renvoyer Agar et Ismaël.
L’épreuve divine de la foi
Andrea del Sarto, le Sacrifice d'AbrahamAndrea del Sarto, le Sacrifice d'Abraham
Dieu cherche à éprouver la foi d’Abraham et lui demande de lui faire le sacrifice de son fils chéri, « ton fils Isaac ton unique, celui que tu aimes » (Genèse, XXII). Abraham se met en devoir d'obéir. Mais à l’instant ultime du sacrifice, Dieu, satisfait de cette obéissance, substitue à l’enfant une victime animale. Ce récit biblique témoigne du refus des sacrifices humains, relativement fréquents chez les Cananéens et pratiqués aussi en Israël, mais plus rarement, jusqu'au vie s.avant notre ère.
Isaac grandit. Typiquement oriental est le récit de son mariage (Genèse, XXIV). Abraham envoie son intendant en haute Mésopotamie chercher une femme pour son fils, là où s'est fixée, après la sortie d'Our, une partie de la tribu de Térah. Car le patriarche ne veut pas pour son héritier une fille des Cananéens parmi lesquels il vit. L'endogamie (mariage à l'intérieur du clan) est une coutume, héritage de la vie tribale, fréquemment attestée dans l'Orient ancien. Isaac épouse sa cousine Rébecca.
Le seuil de la mort et la caverne de Macpéla
Abraham, qui est nomade, ne possède pas de terre. Quand son épouse Sara meurt, il se trouve dans l'obligation d'acheter aux habitants du pays une portion de terrain pour la sépulture de celle-ci. Le contrat par lequel il acquiert la grotte de Macpéla et le champ qui l'entoure n'est pas sans présenter de nombreuses ressemblances avec les contrats que nous font connaître les documents hittites et hourrites. Le terrain acquis entoure une grotte qui doit servir de tombeau.
Les cavernes funéraires resteront le type normal de la sépulture israélite : dix-huit siècles plus tard, Jésus de Nazareth sera lui aussi enseveli dans une chambre funéraire creusée dans le roc.
Abraham meurt « dans une vieillesse heureuse, vieux et rassasié de jours », et il est enseveli aux côtés de son épouse. La grotte de Macpéla va devenir le caveau de famille des grands ancêtres d'Israël : Sara et Abraham, Isaac et Rébecca, Jacob et Lia. Les historiens considèrent comme très ancienne la tradition qui situe au Haram al-Khalil (le lieu saint de l'Ami) la sépulture des patriarches hébreux. Depuis deux millénaires, des monuments hérodiens, byzantins, médiévaux et arabes se succèdent au-dessus d'une grotte s'ouvrant au flanc de la colline d'Hébron, témoins de la foi d'une multitude de croyants juifs, chrétiens et arabes.
Symbolique religieuse
D’Abraham, cet « Araméen errant », la Bible et le Coran ont fait un être d'exception qui prend place aux côtés de Moïse, de Jésus et de Mahomet. Car la migration d'Abraham ne s'insère pas seulement dans un processus historique, elle est devenue un événement religieux.
Père des croyants, chevalier de la foi, champion du monothéisme, Abraham est celui dont se réclament les trois grandes religions monothéistes du bassin méditerranéen. Et chaque croyant juif, chrétien ou musulman fait siens les mots de Paul Claudel : « Les fils d'Abraham, c'est nous. »
Abraham face à l’exégèse et à la critique historique
Au xixe s., les premiers travaux des exégètes ont conduit à douter de l'historicité d'Abraham. De nos jours, une meilleure connaissance du Moyen-Orient, reposant pour partie sur les découvertes archéologiques – notamment à Byblos, Ras Shamra (Ougarit), Mari, Our et Nouzi (près de Kirkuk) – qui élargissent et confirment les récits bibliques, restitue à ce récit de la Genèse une assise historique. Ainsi la pérégrination d'Abraham s'inscrit dans le vaste déplacement des Amorites, observé au début du IIe millénaire avant J.-C.
La migration patriarcale vers Haran et, de là, vers le sud est vraisemblable. Les dernières études permettent de connaître le mode de vie ainsi que l'univers religieux de ces hommes itinérants. Abraham était un pasteur de petit bétail, en voie de sédentarisation. L'une des caractéristiques essentielles de la religion patriarcale réside dans le culte du « dieu du père », dieu de l'ancêtre immédiat, que le fils fait sien ; cette reconnaissance est fixée dans l'expression « le dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ». Cette divinité de nomades n'est pas liée à un sanctuaire mais à un groupe d'hommes, qu'elle conduit et garde en chemin. Elle décide de ses migrations et sait où elle le mène (Genèse, XII, 1). Elle s'engage envers ses fidèles, enfin, par des promesses qui répondent aux deux vœux essentiels de groupes pasteurs semi-nomades : la descendance, qui assure la continuité du clan ; la terre où ils aspirent à se fixer. L'invocation d'« El Shaddaï » par Abraham est le fruit de l'association du dieu sédentaire « El » avec le nom du dieu du père, apporté de haute Mésopotamie, « Shaddaï », celui qui vient des steppes. Par la suite, les patriarches hébreux n'ont retenu du dieu El qu'un seul trait : sa puissance. On notera que le nom de Yahvé ne doit pas être employé pour désigner le dieu d'Abraham : le culte ancien du dieu des pères s'est retrouvé dans la foi, ultérieure, en Yahvé, particulièrement en ceci que la divinité est attachée à des personnes plutôt qu'à des lieux sacrés.
Ainsi, les écrits de la Genèse relatifs à Abraham ne constituent pas, à proprement parler, une relation historique ; des expériences postérieures se sont déposées dans ce récit, lequel renferme, cependant, de nombreuses traces d'une époque antérieure. Enfin, les interprétations chrétienne (Épître aux Romains, IV, 18) et musulmane (Surates III, 68 ; VI, 84) de ces traditions de la Genèse ont élargi ces dernières en reconnaissant en Abraham le père de tous les croyants et ont confirmé la promesse selon laquelle il aurait une postérité aussi nombreuse qu'il y a d'étoiles dans le ciel.
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ISRAËL - HISTOIRE |
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Israël : histoire
Israël et les territoires occupés
1. L'évolution de la vie politique
1.1. Les fondements de l'État d'Israël
Le 14 mai 1948, conformément à la résolution de l'assemblée générale de l'ONU en date du 29 novembre 1947, David Ben Gourion proclame l'indépendance de l'État d'Israël (« Medinat Israel ») et devient Premier ministre. Le nouvel État doit immédiatement faire face à l'offensive de cinq armées arabes (Égypte, Transjordanie, Iraq, Syrie, Liban) qui viennent prêter main-forte aux Arabes de Palestine, militairement défaits. La guerre s'achève par la victoire d'Israël, mais engendre un nouveau problème humanitaire et politique, celui des réfugiés palestiniens.
Si l'année 1948 marque l'accession à la souveraineté d'un nouvel État, elle constitue à bien des égards la consécration d'une réalité sociopolitique qui a pris progressivement corps dans la première moitié du siècle. Les pionniers juifs qui arrivent de Russie dès 1904 jettent en effet les premières bases d'une société juive indépendante (villages coopératifs, partis politiques, union agricole, organisation paramilitaire d'autodéfense). Ces débuts modestes connaissent d'importants développements après l'instauration du mandat britannique sur la Palestine en 1920.
Le rôle de la Histadrout
La Histadrout (Fédération générale des travailleurs d'Eretz Israel) est, dès le départ, bien plus qu'un simple syndicat : elle agit aussi comme entrepreneur (coopératives, entreprises, kibboutzim, mochavim), pourvoyeur de soins (par l'intermédiaire de la Koupat Holim, Caisse d'assurance maladie) et « agence culturelle » (gestion jusqu'en 1951 des écoles du courant ouvrier, d'associations sportives et culturelles, de maisons d'édition, de journaux…). Elle contrôle également à l'origine la Haganah, l'embryon d'armée juive, qui s'étoffera progressivement jusqu'à rassembler 45 000 hommes en 1947.
L'Agence juive
Si la Histadrout est le véritable instrument de consolidation du sionisme, la communauté juive de Palestine (yichouv) dispose également de véritables organismes « paragouvernementaux ». Le plus important est l'Agence juive qui, dirigée par Ben Gourion à partir de 1935, fonctionne comme le gouvernement officieux des Juifs de Palestine et de la diaspora qui se reconnaissent dans le projet sioniste.
L'Assemblée des élus et le Conseil national
Deux autres instances spécialisées représentent les seuls Juifs de Palestine : l'Assemblée des élus (Asefat ha-Nivharim) et le Conseil national (Vaad Leoumi). La première est un « Parlement des Juifs de Palestine », qui préfigure la Knesset, et permet d'organiser la vie politique naissante autour de quatre courants : le bloc socialiste, qui voit régulièrement croître son audience, les sionistes généraux (libéraux centristes), les révisionnistes (droite conservatrice), les sionistes religieux. Quant au Conseil national, émanant de l'Assemblée des élus, il constitue un organe essentiellement administratif s'occupant de l'acquisition des terres, de l'éducation, de la santé, des affaires sociales…
La prééminence du sionisme socialiste
Toute cette infrastructure institutionnelle encadre une communauté juive qui s'est renforcée démographiquement durant l'entre-deux-guerres du fait de l'immigration, passant de 56 000 en 1918 à 550 000 en 1945 (durant la même période, la population arabe passe de 600 000 à 1,2 million).
La déclaration d'indépendance en 1948 marque un tournant, mais, à bien des égards, elle constitue aussi l'aboutissement de l'entreprise de consolidation nationale menée depuis un demi-siècle. Les représentants du sionisme socialiste, qui dominent l'appareil du mouvement sioniste et les institutions du yichouv depuis les années 1930, vont conserver cette suprématie jusqu'aux élections de mai 1977 – où, pour la première fois, l'opposition de droite accède au pouvoir.
1.2. La domination de la gauche travailliste (1948-1977)
L'ère Ben Gourion (1948-1963)
Israël et les territoires occupésIsraël et les territoires occupés
Cette longue période est d'abord marquée, de 1948 à 1963, par l'« ère de Ben Gourion », dont le parti Mapai (travailliste) rassemble en moyenne 35 % des voix. Toutefois, bien que dominant, le « parti des travailleurs d'Eretz Israel » est obligé de s'allier à d'autres formations pour constituer une majorité gouvernementale. Ce recours aux coalitions est lié au mode de scrutin. Les 120 députés de la Knesset sont en effet élus tous les quatre ans, par listes, à la proportionnelle intégrale (pour être représenté, il suffit d'obtenir 1,5 % des suffrages exprimés). Aucun parti n'est donc en mesure de bénéficier à lui seul de la majorité des sièges et, pour former le gouvernement – auquel appartient le véritable pouvoir exécutif –, les alliances politiques s'avèrent indispensables.
Jusqu'en 1955, le Mapai s'est appuyé sur les sionistes généraux et les partis religieux (dont les exigences seront à l'origine de nombreuses crises gouvernementales). Par la suite, il entrera dans une alliance de plus en plus étroite avec les autres formations de gauche, Ahdout ha-Avodah (centré autour de la fédération de kibboutzim ha-Kibboutz ha-Mehouhad) et Mapam (formation marxisante centrée autour d'une autre fédération de kibboutzim, ha-Kibboutz ha-Artzi).
À l'intérieur de son parti, Ben Gourion, qui n'accepte pas facilement d'être contesté, doit faire face à des divergences d'opinion avec son ministre des Affaires étrangères, Moshe Sharett, favorable à une attitude plus modérée vis-à-vis des pays arabes. Cela le conduit à une première retraite politique (décembre 1953-février 1955) au cours de laquelle il ne cesse de réclamer une politique plus offensive envers l'Égypte nassérienne qui se fait le héraut du nationalisme arabe. La détérioration du climat politique en Israël, consécutive à « l'affaire Lavon » (du nom du ministre de la Défense israélien compromis dans une série d'attentats anti-américains commis en Égypte dans le but de provoquer une crise entre Washington et Le Caire), favorise son retour au pouvoir et lui permet de lancer, en coopération avec la France et la Grande-Bretagne, la campagne de Suez contre l'Égypte (→ canal de Suez, octobre 1956).
Shimon Peres Levi Eshkol
De nouveaux rebondissements dans l'affaire Lavon, à partir de 1960, conduisent finalement Ben Gourion à la démission (juin 1963). Sa tentative pour se doter d'une nouvelle base politique – il constitue en 1965 un nouveau groupement, le Rafi, avec de jeunes partisans comme Moshe Dayan et Shimon Peres – sera un échec. En 1968, le Rafi rejoint Ahdout ha-Avodah et le Mapai pour constituer le parti travailliste israélien (PTI).
Levi Eshkol (1963-1969) et Golda Meir (1969-1974)
Le successeur de Ben Gourion, Levi Eshkol, n'infléchit guère la ligne politique générale. La montée de la tension régionale en mai 1967 le pousse à nommer le général M. Dayan ministre de la Défense et à former un gouvernement d'union nationale où siège, pour la première fois, Menahem Begin, le leader du Gahal, un bloc de droite regroupant la droite conservatrice (Herout) et le parti libéral.
Golda MeirGolda Meir
Ce gouvernement bipartisan continuera à fonctionner jusqu'à l'été 1970 sous la direction de Golda Meir, nommée Premier ministre à la mort de L. Eshkol (février 1969). Celle-ci maintient difficilement l'unité du parti travailliste, traversé par des luttes sévères entre Yigal Allon et Abba Ebban d'un côté, Shimon Peres et Moshe Dayan de l'autre. De plus, elle doit faire face à un mécontentement grandissant des Séfarades, qui dénoncent les discriminations sociales dont ils sont l'objet.
Enfin, la guerre d'usure entre l'Égypte et Israël, le long du canal de Suez, entretient une tension régionale persistante qui conduit d'ailleurs à l'éclatement de la quatrième guerre israélo-arabe, en octobre 1973 (guerre du Kippour). La victoire à l'arraché obtenue par Israël engendre une grave crise de confiance qui pousse Golda Meir à démissionner en avril 1974, après des élections législatives au cours desquelles le crédit des travaillistes a été largement entamé, alors que le bloc de droite, appelé désormais Likoud, gagne du terrain.
Yitzhak Rabin (1974-1977)
Yitzhak RabinYitzhak Rabin
Les années 1974-1977, où le Premier ministre, Yitzhak Rabin, doit faire face à une opposition de droite de plus en plus virulente (y compris dans les colonies juives de Cisjordanie), sont également marquées par une rivalité grandissante entre celui-ci et son ministre de la Défense, S. Peres, pour le leadership du parti. Cette décomposition interne contribue à la victoire du Likoud, en mai 1977. En obtenant 43 sièges contre 32 à l'Alignement travailliste (PTI et Mapam), le Likoud de M. Begin met fin à l'hégémonie du sionisme socialiste et intègre définitivement le camp nationaliste de droite dans le jeu politique israélien.
1.3. Alternances politiques (1977-2000)
Menahem Begin (1977-1983)
Menahem BeginMenahem Begin
Le Likoud doit avant tout son succès au « second Israël », ces couches populaires séfarades qui se considèrent comme des laissés-pour-compte de l'État travailliste. Le changement de gouvernement entraîne une série de conséquences : multiplication des implantations juives en Cisjordanie et à Gaza au nom de l'édification du « Grand Israël » (de la Méditerranée au Jourdain), libéralisation de l'économie, qui accroît la liberté de mouvement des capitaux mais produit aussi un emballement de l'inflation (160 % en 1983)… Le grand succès de l'ère Begin reste la paix avec l'Égypte (mars 1979), conclue grâce à l'entremise américaine (→ accords de Camp David) ; son échec le plus sérieux est la guerre du Liban, déclenchée en juin 1982, qui n'atteint aucun de ses objectifs (reconstruction d'un État libanais fort, marginalisation de la Syrie, élimination de l'Organisation de libération de la Palestine [OLP] comme acteur politique).
Yitzhak Shamir (1983-1992)
Yitzhak ShamirYitzhak Shamir
Lorsque M. Begin passe la main à Y. Shamir (août 1983), le pays est dans une situation assez médiocre. Isolé sur le plan diplomatique pour son engagement au Liban et son refus de dialoguer avec l'OLP, en proie à des difficultés économiques (inflation, grèves…), le gouvernement finit par tomber, mais les élections de juillet 1984, loin de dégager une majorité cohérente, donnent un poids parlementaire quasiment équivalent à la gauche et à la droite et contraignent le PTI et le Likoud à constituer un gouvernement d'union nationale. Ce dernier procède en 1985 au retrait de l'armée israélienne du Liban (à l'exception d'une zone dite de sécurité, au sud du pays) et stabilise l'économie nationale.
Campagne électorale, Israël, 1992Campagne électorale, Israël, 1992
L'élection, en novembre 1988, d'une nouvelle chambre ingouvernable (droite : 47 députés ; gauche sioniste : 49 ; partis religieux : 18) entraîne de nouveau la formation d'un gouvernement d'union nationale, dirigé par Y. Shamir. Miné par des rivalités internes, le gouvernement se trouve rapidement paralysé, alors même qu'Israël est confronté à un soulèvement populaire de grande ampleur (Intifada) dans les territoires occupés depuis 1967 en Cisjordanie et à Gaza. Après une ultime crise, l'union nationale se brise en mars 1990, permettant à Y. Shamir de constituer une coalition de droite qui va diriger les affaires du pays jusqu'en juin 1992, date à laquelle le parti travailliste reprendra le pouvoir.
Pour en savoir plus, voir l'article Palestine.
Yitzhak Rabin (1992-1995), Shimon Peres (1995-1996)
L'accord de Washington, 1993 Benyamin Netanyahou
La victoire du PTI sous la conduite de Yitzhak Rabin n'est pas la réédition – inversée – du triomphe électoral du Likoud en 1977. Il s'agit en effet davantage d'un vote sanction contre le Likoud pour ses échecs internes (mauvais résultats économiques, absorption imparfaite des immigrants russes) que d'un vote d'adhésion au PTI, même si le nouveau Premier ministre, leader respecté et pragmatique, paraît plus convaincant que son adversaire. Rabin place la question de la paix au premier rang de ses priorités.
En étroite collaboration avec son ministre des Affaires étrangères, Shimon Peres, il imprime à la diplomatie israélienne un tournant radical en concluant avec l'ennemi d'hier, l'OLP, lors de négociations secrètes menées à Oslo, une déclaration de principes (13 septembre 1993) qui dresse les contours d'un règlement définitif du conflit israélo-palestinien (→ accords de Washington.) Cette décision courageuse suscite des critiques véhémentes de la droite et des oppositions de plus en plus vives de certains secteurs de la société israélienne (en particulier parmi les sionistes religieux). L'hostilité au gouvernement croît d'autant plus que le processus de négociations avec les Palestiniens s'accompagne d'une montée de la violence (massacre de musulmans à Hébron par un colon juif ultranationaliste, attentats suicides du mouvement islamiste Hamas).
Dans ce climat de plus en plus tendu, l'irréparable se produit : le 4 novembre 1995, Y. Rabin est assassiné à Tel-Aviv par un ultranationaliste juif. Ce meurtre, qui traumatise les Israéliens, souligne combien la fracture est profonde entre partisans et adversaires du processus de paix. L'héritier politique de Y. Rabin, S. Peres, qui le remplace comme Premier ministre, bénéficie d'un crédit politique de courte durée. En février-mars 1996, cinq attentats islamistes extrêmement meurtriers permettent à la droite, d'abord discréditée par ses outrances verbales, de retrouver une audience plus large.
Benyamin Netanyahou (1996-1999)
Après une lutte très serrée, le candidat de la droite, Benyamin Netanyahou, remporte les premières élections directes au suffrage universel en mai et devient Premier ministre. Il parvient sans mal à constituer un gouvernement avec l'appui des formations religieuses et des partis de centre droit. Tout en ne rejetant pas explicitement les accords de Washington, le nouveau Premier ministre en donne toutefois une interprétation rigide qui ralentit considérablement le rythme des négociations, alors qu'il relance parallèlement la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem.
Soumis à une forte pression américaine, il finit cependant par signer, en octobre 1998, avec Yasser Arafat un mémorandum destiné à relancer le processus de paix (accord de Wye River [ou Wye Plantation]). Abandonné progressivement par ses amis politiques, opposés aux accords, et condamné par la gauche qui lui reproche d'avoir bloqué l'application de ces derniers, B. Netanyahou ne parvient pas à s'opposer au vote du Parlement en faveur d'élections générales anticipées (fin décembre). Victime de ses contradictions, il est ainsi contraint d'écourter le terme de son mandat, prévu initialement en 2001.
Ehoud Barak (1999-2001)
Ehoud BarakEhoud Barak
Ce scrutin, organisé en mai 1999, permet le retour des travaillistes au pouvoir : Ehoud Barak est élu Premier ministre (56,1 % des suffrages), succédant à B. Netanyahou (43,9 %). Cette large victoire tend à démontrer le renforcement des idées centristes, mais le résultat des élections législatives relativise cette première impression : d'abord, la fragmentation de la Knesset, qui compte désormais quinze formations politiques ; ensuite, le renforcement des tendances centrifuges qui fissurent la société israélienne (poussée des partis religieux et de ceux qui revendiquent ouvertement la laïcité).
Au terme de longues tractations, E. Barak parvient à former un gouvernement, qui lui donne une large majorité à la Knesset ; il se caractérise notamment par la participation du Shas, le parti orthodoxe séfarade, qui obtient quatre postes ministériels. Investi officiellement le 7 juillet, E. Barak réaffirme sa détermination à mettre fin au conflit israélo-arabe. Trois principaux dossiers sont à l'ordre du jour : la reprise des négociations de paix avec les Palestiniens, la normalisation des relations israélo-syriennes et le départ des troupes israéliennes du Liban.
Les négociations avec les Palestiniens reprennent en juillet 1999 et une version révisée de l'accord de Wye River est signée à Charm el-Cheikh (Égypte), par E. Barak et Y. Arafat, le 4 septembre. Mais les hésitations des négociateurs à s'engager de façon irrévocable retardent le processus qui devrait conduire à un accord de paix définitif, accord qui se prononcera, entre autres, sur le statut des territoires palestiniens.
La normalisation des relations israélo-syriennes s'avère beaucoup plus difficile que prévu, puisque les différentes rencontres initiées en décembre 1999 se soldent par un premier constat d'échec (mars 2000). Pourtant, dans la foulée, Israël annonce unilatéralement le retrait en juillet de ses troupes du Liban-Sud, finalement exécuté en mai avec plus d'un mois d'avance sur la date préalablement fixée. En arrière-plan à ces difficiles négociations, E. Barak lutte sans relâche pour conserver une coalition gouvernementale particulièrement hétéroclite. En juin 2000, les ministres du Meretz (gauche laïque) démissionnent ; ils sont suivis en juillet par les ministres de trois autres formations.
1.4. L'échec du sommet de Camp David (2000) et le retour de la violence
Les États-Unis convoquent alors en urgence un sommet israélo-palestinien, qui a pour but d'arracher un compromis historique aux deux parties. Ehoud Barak, en grande difficulté (gouvernement désormais minoritaire, motions de censure à répétition), n'a qu'une très faible marge de manœuvre et compte sur le soutien de son peuple, tandis que Y. Arafat reste étroitement dépendant d'une direction palestinienne très divisée.
Ouverte le 11 juillet 2000 à Camp David, cette rencontre s'achève deux semaines plus tard sans l'accord escompté. Pourtant les négociations ont permis de lever certains tabous.
Pour en savoir plus, voir l'article accords de Camp David.
Jérusalem
Le plus important concerne Jérusalem. Rompant avec la ligne officielle soutenue jusqu'alors par tous les gouvernements israéliens pour lesquels Jérusalem « réunifiée » est la capitale du seul État d'Israël, E. Barak propose de concéder aux Palestiniens des espaces de souveraineté dans les quartiers arabes du secteur oriental de la ville, rattaché unilatéralement à Jérusalem-Ouest dans la foulée de la victoire militaire en juin 1967. La souveraineté israélienne serait en revanche préservée dans la dizaine de quartiers juifs (180 000 habitants) édifiés depuis 1967.
Sur le kilomètre carré de la Vieille Ville, là où se trouvent la plupart des Lieux saints (→ Haram al-charif ou esplanade des Mosquées [mont du Temple, pour les Juifs], Mur occidental ou Mur des lamentations, Saint-Sépulcre), Israël est disposé à admettre une souveraineté palestinienne dans les quartiers chrétien et musulman.
Enfin, Israël souhaite se voir reconnaître la souveraineté ultime sur le mont du Temple, même si les autorités musulmanes conservaient la gestion de fait de ce site sur lequel se dressent le dôme du Rocher et la mosquée al-Aqsa qui font de Jérusalem la troisième ville sainte de l'islam. Ce dernier point, à forte dimension religieuse, est un élément majeur du blocage avec les Palestiniens.
Pour en savoir plus, voir l'article Jérusalem.
Les frontières
Si Jérusalem apparaît comme la pierre d'achoppement principale, les autres dossiers sont loin d'être réglés. Celui sur les frontières enregistre des avancées significatives mais la proposition de restituer aux Palestiniens 91 % de la Cisjordanie, les 9 % restants – où résident 80 % des colons juifs – étant annexés par Israël, aurait pratiquement coupé en trois leur futur État.
Les réfugiés
Finalement, la question des réfugiés (soit 3,6 millions de personnes) n'est qu'effleurée. Israël rejette toute responsabilité dans l'exode des 750 000 Palestiniens en 1948 et refuse de prendre en considération la résolution 194 de 1948, prévoyant soit le retour des réfugiés dans leurs foyers, soit le versement de compensations financières. Pour l'Organisation de la Palestine (OLP), qui a été pendant des décennies le porte-parole des réfugiés palestiniens, il est évident qu'accepter un compromis – pourtant nécessaire – sur ce dossier s'est avéré, pour l'heure, prématuré.
Bilan
Le bilan du sommet de Camp David est donc mitigé. D'un côté, E. Barak a incontestablement transformé les termes du débat intérieur en Israël. Sur Jérusalem comme sur les colonies, il a posé de nouveaux paramètres qui ne pourront être ignorés par ses successeurs. D'un autre côté, malgré ces avancées, le sommet n'a pas abouti à un accord concret et cet échec a pesé lourd par la suite pour les Palestiniens qui y ont vu l'illustration de l'impasse persistante du processus de Washington au cours duquel la colonisation juive s'est poursuivie sans relâche, rendant un compromis territorial de plus en plus difficile à mettre en œuvre.
Reprise de la violence
À l'évidence, cette réalité sur le terrain a nourri un profond ressentiment qu'un geste a suffi à faire éclater. La visite d'Ariel Sharon sur l'esplanade des Mosquées (mont du Temple pour les Juifs), fin septembre 2000, est l'étincelle qui met le feu aux poudres, ouvrant une phase de confrontation violente entre Israéliens et Palestiniens. Celle-ci se traduit par une militarisation croissante : liquidations d'activistes du Hamas et du Fatah, incursions prolongées de chars, raids d'hélicoptères de combat et d'avions de la part d'Israël ; mitraillages de colonies juives, tirs de mortier et attentats-suicides du côté palestinien. Le prix humain est considérable : plus de 5 800 morts (à la fin août 2007), dont les quatre cinquièmes sont palestiniens, des milliers de blessés, deux sociétés traumatisées. Dnas l'État hébreu, cette violence généralisée a alimenté un mouvement de « défense patriotique » assez large, qui a conduit à une « droitisation » de l’opinion publique.
Pour en savoir plus, voir l'article seconde Intifada.
1.5. Les droites au pouvoir (2001-2015)
Ariel Sharon
En Israël, le sentiment que le pays est en danger a amené une majorité d'électeurs à se rassembler autour d'Ariel Sharon, élu Premier ministre en février 2001 avec 62 % des suffrages, et à soutenir l'établissement d'un gouvernement d'unité nationale, Shimon Peres devenant ministre des Affaires étrangères.
Toutefois, une crise gouvernementale finit par mettre un terme à l'union nationale en Israël, conduisant à des élections législatives anticipées en janvier 2003. A. Sharon voit sa position consolidée : avec 40 mandats, le Likoud double sa représentation à la Knesset, tandis qu'avec 19 sièges, le parti travailliste enregistre une défaite historique. Le bloc de droite est largement dominant avec 69 sièges (sur 120), tandis que celui de gauche obtient difficilement 36 mandats, 15 sièges revenant à la formation centriste Shinouï (Changement). Fort de ces résultats, A. Sharon constitue un gouvernement rassemblant le Likoud, l'extrême droite et le Shinouï, à l'exclusion des ultraorthodoxes qui se retrouvent pour la première fois depuis bien longtemps sur les bancs de l'opposition.
Quasi-réoccupation de la Cisjordanie, élimination de cadres palestiniens et construction d'un mur de séparation
La tâche de cette nouvelle équipe est double : redresser une situation économique dégradée (hausse du chômage, reprise de l'inflation, baisse des investissements…) et sortir de la confrontation avec les Palestiniens dans un environnement régional transformé. Pour répondre au premier défi, le gouvernement a adopté un budget d'austérité qui comporte en particulier une réduction draconienne des aides sociales.
Face à la seconde Intifada, qui a conduit à la suspension des relations diplomatiques entre Israël et le monde arabe, le gouvernement a choisi l'option militaire. Elle s'est traduite par la quasi-réoccupation de la Cisjordanie (accompagnée de mesures de bouclages très sévères, d'arrestations et de destructions de maisons) ainsi que par une politique d'« assassinats ciblés » visant les cadres des groupes paramilitaires palestiniens. Au printemps 2004, Israël liquidait tour à tour le cheikh Ahmad Yassine, fondateur et chef spirituel du Hamas, et son successeur Abdel Aziz al-Rantissi. Parallèlement, la construction d'un mur de séparation, édifié depuis 2002 de manière unilatérale entre Israël et la Cisjordanie, s'est accélérée malgré sa condamnation par la Cour internationale de justice (CIJ) en juillet 2004.
L'impasse diplomatique du « Quartet »
Sur le front diplomatique, en revanche, les choses n'ont guère avancé. L'adoption, au printemps 2003, par le « Quartet » (États-Unis, Union européenne, Russie, Nations unies) d'une « feuille de route » visant à parvenir, en trois étapes, à un règlement définitif du conflit israélo-palestinien sur la base de la coexistence entre deux États, marquait une volonté renouvelée d'implication de la communauté internationale. Néanmoins, en l'absence de gestes significatifs d'Israël (sur la question des implantations et les opérations de l'armée dans les territoires palestiniens) comme de trêve inter-palestinienne durable, cette initiative a tourné court.
L'accord Nusseibeh-Ayalon et l'initiative de paix de Genève
Face à cette impasse diplomatique, les raisons d'espérer sont venues de l'intérieur des sociétés palestinienne et israélienne avec le lancement, à l'automne 2003, de deux initiatives. La première consiste en une pétition à l'origine de laquelle se trouvent Ami Ayalon, ancien chef des services de renseignements intérieurs de l'État hébreu, et Sari Nusseibeh, président de l'université palestinienne al-Quds, pétition qui précise que la solution au conflit passe par la constitution, dans les frontières du 4 juin 1967, d'un État palestinien, aux côtés d'Israël, et par le respect de certains principes (évacuation des colonies juives, souveraineté divisée à Jérusalem-Est, strict cadrage de l'application du « droit au retour » des réfugiés palestiniens).
La seconde, plus politique et dite « initiative de Genève », lancée par Yossi Beilin, au nom d'une large partie de la gauche israélienne, et par Yasser Abed Rabbo, soutenu par d'importants secteurs du Fatah, consiste en un véritable plan de paix alternatif contenant des dispositions très précises pour régler l'ensemble du contentieux israélo-palestinien.
Retrait unilatéral de la bande de Gaza et gel des négociations israélo-palestiniennes
Du côté israélien, ces propositions de paix ont suscité un vaste débat interne et contraint A. Sharon à reprendre l'initiative en annonçant son intention de procéder à un retrait unilatéral de la bande de Gaza et du Nord de la Cisjordanie. Cette initiative devrait conduire au retrait de l'armée et, surtout, pour la première fois, au démantèlement de 25 implantations juives et à l'évacuation de leurs habitants (environ 8 000 personnes). Ce projet a suscité l'opposition des partis d'extrême droite, qui ont quitté la coalition, contraignant A. Sharon à s'allier, à nouveau, au parti travailliste en janvier 2005. La constitution de ce gouvernement d'unité nationale a facilité la mise en œuvre fructueuse du plan de désengagement au cours de l'été 2005.
Concentré sur cette politique unilatérale, le gouvernement Sharon n'a guère cherché à relancer les négociations bilatérales avec les Palestiniens, malgré l'élection de Mahmud Abbas à la présidence de l'Autorité nationale palestinienne en janvier 2005. Le triomphe du Hamas aux législatives palestiniennes de janvier 2006, qui refuse de reconnaître l'État hébreu, a conduit à sa mise en quarantaine et au gel des négociations.
Contraint d'organiser des élections législatives anticipées, A. Sharon choisit de créer une formation politique plus centriste, Kadima (En avant), afin d’accroître sa marge de manœuvre politique, mais, victime d'une attaque cérébrale au tout début de l'année 2006, il disparaît brusquement de la scène politique.
Ehoud Olmert (2006-2008)
Désormais emmené par Ehoud Olmert, Kadima gagne les élections de mars 2006 (29 sièges) et constitue un nouveau gouvernement d'union avec le parti travailliste. La voie de l'unilatéralisme dans laquelle Kadima entendait persister après le triomphe du Hamas aux législatives palestiniennes de janvier 2006, est suspendue après le semi-échec de la guerre menée contre le Hezbollah au Liban au cours de l'été, qui fragilise considérablement le gouvernement.
La prise du pouvoir par la force du Hamas à Gaza, en juin 2007, contribue aussi à détériorer la situation sur le terrain avec la multiplication des tirs de roquette sur le sud d'Israël d'un côté, la poursuite des opérations militaires israéliennes de l'autre. Les conclusions de la commission d'enquête chargée de se pencher sur la conduite de la seconde guerre du Liban soulignent de graves défaillances politiques et militaires.
Bien que E. Olmert ait vu sa popularité entamée, l'absence d'alternative politique crédible contribue un temps à son maintien au pouvoir. Prenant acte de l'impasse de l'unilatéralisme, il reprend, dans le sillage de la conférence internationale d'Annapolis (États-Unis, novembre 2007), des négociations de fond avec le président M. Abbas, mais celles-ci échouent à mettre en place un accord-cadre sur le règlement final avant la fin 2008. Rattrapé par une nouvelle affaire de corruption, E. Olmert annonce fin juillet qu'il ne participera pas aux primaires de son parti et qu'il démissionnera dans la foulée.
Le retour de Benyamin Netanyahou (depuis 2009)
Tzipi Livni remporte ces primaires, en septembre, mais la nouvelle dirigeante de Kadima ne parvient pas à constituer un gouvernement autour d'elle, rendant de nouvelles élections inévitables. Tenu en février 2009, après une campagne militaire de plus de trois semaines menées contre le Hamas à Gaza, ce scrutin donne la majorité au bloc de droite, permettant à B. Netanyahou de constituer, fin mars, un gouvernement qui regroupe, autour du Likoud, formations religieuses et nationalistes (Shas, « Foyer juif », Israel Beitenou, Judaïsme unifié de la Torah) mais aussi, de façon plus inattendue, le parti travailliste (jusqu'en janvier 2011).
Ce gouvernement, très marqué à droite, doit faire face à des tensions inédites avec la nouvelle administration américaine, soucieuse de relancer le processus de paix en obtenant d’Israël un arrêt complet de la colonisation. Face à la pression américaine, B. Netanyahou finit par accepter un gel limité dans le temps (novembre 2009-septembre 2010) et à la seule Cisjordanie ; toutes choses qui ne suffisent ni à rétablir la confiance avec Washington ni à redémarrer les négociations avec les Palestiniens.
En janvier 2013, suite à de nouvelles élections législatives, B. Netanyahou est reconduit comme Premier ministre à la tête d’une coalition différente. À l’alliance entre le Likoud et Israël Beitenou s’adjoignent les partis centristes Yesh Atid et Ha-Tnouah Tnouah (créé par T. Livni en 2012), mais aussi avec le parti sioniste-religieux « Foyer juif ». L’agenda prioritaire du gouvernement est centré sur les questions intérieures : enrôlement des ultra-orthodoxes dans l’armée, budget de rigueur, question du logement.
De nouvelles élections anticipées doivent cependant être convoquées en mars 2015 après la destitution, en décembre 2014, des ministres des Finances (Yaïr Lapid, leader de Yesh Atid) et de la justice (T. Livni), tous deux opposés au projet de budget prévoyant une hausse des dépenses consacrées à la défense ainsi qu'à un projet de loi déclarant Israël « État-nation du peuple juif ».
Ce scrutin (précédé par une augmentation du seuil électoral à 3,25 % des voix), s’annonce serré, mais malgré leur alliance au sein de l’Union sioniste, Ha-Tnouah et le parti travailliste de Yitzhak Herzog, axant leur campagne sur des réformes sociales et sociétales (davantage que sur la relance des discussions avec les Palestiniens), n’obtiennent que 18,67 % des suffrages et 24 sièges. Avec un discours privilégiant les enjeux sécuritaires, déjouant les pronostics malgré un bilan plutôt médiocre, B. Netanyahou et son parti parviennent à s’imposer en remportant 30 sièges avec 23,4 % des suffrages.
Ce quatrième mandat repose toutefois sur une majorité d’une seule voix (61 sur 120), Israël Beitenou d'A. Liberman (6 sièges contre 15 en 2009) ayant décidé de rejoindre l’opposition. Au Likoud acceptent ainsi de s’allier le nouveau parti de centre droit Koulanou (fondé en décembre 2014 par Moshe Kahlon, issu du Likoud, 10 sièges), les ultra-orthodoxes ashkénazes (« Judaïsme unifié de la Torah ») et sépharades (Shas) ainsi que « Foyer juif ». Ce dernier est l’un des principaux perdants de ce scrutin avec le Shas, Israël Beitenou et Yesh Atid, tandis que la liste réunissant quatre partis arabes en vue de surmonter le nouveau seuil électoral, arrive en troisième position avec 10,6 % des voix et 13 députés. Ne se présentant pas à ces élections, le parti Kadima (2 députés en 2013) disparaît de la Knesset.
2. Une société plurielle en devenir
2.1. Un pays d'immigration
Le judaïsme dans le monde aujourd'huiLe judaïsme dans le monde aujourd'hui
Parce qu'il est défini comme l'État du peuple juif, l'État d'Israël est ouvert à tous les Juifs de la diaspora qui bénéficient d'un droit naturel et inaliénable à y immigrer (réglementé par la loi du retour de 1950). La réalisation du sionisme passe avant tout par l'immigration (aliyah), qui a essentiellement touché deux zones géographiques : la Russie et l'Europe orientale, d'où vinrent les gros bataillons d'immigrants (jusqu'en 1950, puis dans les années 1970 et les années 1990), et les pays d'islam, qui se vidèrent quasiment de tous leurs Juifs en trois vagues successives entre 1948 et 1964.
Durant les quinze premières années qui suivirent sa création, alors qu'Israël accueillait plus d'un million d'immigrants, l'État défendit une intégration nationale par fusion qui supposait que les nouveaux arrivants abandonnent leurs identités d'origine et se laissent absorber dans leur nouvelle société d'accueil.
Cette idéologie du melting-pot réclamait l'assimilation des nouveaux immigrants au modèle socioculturel en place, forgé par les pionniers russo-polonais ayant immigré entre 1904 et 1923. Cette intégration, menée par l'État, passait par la mobilisation de deux instruments de socialisation, l'école et l'armée. Celles-ci ont contribué de façon déterminante à faire naître une conscience collective partagée. Elles ont nourri un patriotisme israélien, qui s'est également renforcé avec l'usage de l'hébreu comme langue parlée, abondamment diffusée par les mass media, et avec l'attachement à une territorialité spécifique (nourri par l'étude de la Bible, l'archéologie, les excursions à travers le pays). Si un sentiment d'appartenance nationale a vu le jour, la société israélienne reste toutefois fortement divisée selon trois lignes de fracture.
2.2. Les Arabes en Israël
Comme tous les États du Proche-Orient, l'État d'Israël est fondé sur la reconnaissance des appartenances communautaires. Par conséquent, Juifs, Arabes et Druzes (secte hétérodoxe de l'islam) sont officiellement considérés comme des groupes ethniques différents.
1,2 million d'Arabes et de Druzes possèdent de plein droit la citoyenneté israélienne, mais leur statut de minoritaires dans un État juif les place souvent dans une situation très délicate. Soumis jusqu'en 1966 à une administration militaire qui restreignait sévèrement leurs libertés civiles, les Arabes d'Israël virent leurs terres expropriées et remises à des localités juives et à des kibboutzim. Quant aux ressources qui leur étaient allouées, elles étaient notoirement plus réduites que celles destinées aux Juifs (subventions publiques, dotations budgétaires aux conseils locaux et municipaux…).
Bien que la situation objective des Arabes d'Israël se soit améliorée depuis les années 1970, leur intégration dans un État juif dont ils ne peuvent partager les valeurs et les symboles demeure nécessairement problématique, et leur participation à la vie de la cité, imparfaite : il faudra attendre 2001 pour voir un Arabe accéder à un poste de ministre et 2007 pour qu'un musulman devienne ministre.
Situés à la périphérie de la société israélienne, les Arabes apportent majoritairement leurs suffrages à des partis non sionistes (parti communiste, parti démocratique arabe, Alliance nationale démocratique, Liste arabe commune) et poursuivent une stratégie de consolidation communautaire qui passe de façon croissante par l'islam. De plus, tout en exigeant l'égalité de traitement avec leurs concitoyens juifs, ils ont réaffirmé, au contact des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, leur identité palestinienne. La reprise de l'Intifada n'a fait que resserrer ces liens, 13 Arabes israéliens ayant été tués par la police lors de manifestations en octobre 2000.
2.3. Ashkénazes et Séfarades
Autant les différences entre Juifs et Arabes sont officiellement reconnues, autant celles entre Juifs sont récusées par un État fondé sur le postulat de l'unité du peuple juif. Pourtant, les conditions mêmes dans lesquelles la société israélienne s'est constituée progressivement (par immigrations successives) ont perpétué un clivage entre Ashkénazes et Séfarades.
Jusqu'à la récente vague migratoire venant de l'ex-URSS, la population juive était à peu près également distribuée entre les deux groupes ethniques. Bien que les Séfarades aient connu une ascension sociale certaine depuis les années 1970 (forte pour les Irakiens, normale pour les Yéménites, faible pour les Marocains) et que les phénomènes de convergence (dans les modes de vie, les pratiques familiales) soient réels, la constitution d'une nation israélienne homogène par amalgame des immigrants est loin d'être réalisée.
La persistance d'un écart ethnique important dans les domaines éducatif et professionnel au détriment des Séfarades montre que la stratégie de fusion dans un creuset commun n'est pas parvenue à ses fins. Ainsi, les élèves d'origine orientale sont concentrés dans les écoles professionnelles alors que leurs condisciples ashkénazes sont plus nombreux dans l'enseignement général. À l'université, les Séfarades ont cinq fois moins de chance d'obtenir un diplôme que les Ashkénazes.
Au niveau économique, les Juifs des pays d'islam sont concentrés parmi les cols bleus (ouvriers) alors que les Juifs d'Occident forment les gros bataillons des classes moyennes et dominent l'élite économique, universitaire et médiatique. Le mécontentement du « second Israël » par rapport au parti travailliste, accusé d'avoir conduit la politique d'intégration de façon autoritaire, s'est traduit par le soutien massif accordé au Likoud en 1977, ce qui a permis la première alternance politique du pays. Cette adhésion au Likoud demeure importante, mais l'État d'Israël a affaire aujourd'hui à une mobilisation inédite de la « séfaradité » à travers le parti Shas (« Séfarades gardiens de la Torah »), qui appelle à une pratique rigoriste du judaïsme et valorise la spécificité culturelle des Juifs des pays d'islam. En offrant un ensemble de services (jardins d'enfants, écoles primaires…), le Shas est parvenu à renforcer sa base politique et à s'imposer comme le porte-parole de l'« Israël séfarade », économiquement défavorisé et culturellement marginalisé. Son audience électorale reste forte. Si le résultat obtenu lors des élections législatives de mai 1999, avec 17 sièges, demeure exceptionnel, les 11 mandats décrochés en 2009 et 2013 montrent que le Shas est bien installé dans le paysage politique israélien, même si avec 5,7 % des voix et 7 députés, il est l’un des perdants du scrutin de 2015.
Le processus de communautarisation n'est pas limité au monde séfarade puisqu'il a touché les nouveaux immigrants de l'ex-URSS, mais il a, dans ce cas, évolué différemment. Un certain nombre de facteurs ont entretenu la tendance à la mobilisation communautaire : le poids démographique (1 million d'immigrants), le profil identitaire (forte déjudaïsation allant de pair avec la valorisation d'une identité culturelle russe), l'organisation interne très efficace (associations, presse et télévision en russe).
La communautarisation est demeurée une réalité sociale mais elle a connu des traductions politiques variables. Présentes à la Knesset à partir de 1996, les formations « russes » s'étaient fondues dans la droite israélienne en 2003 avant de renaître en 2006 avec le parti Israel Beitenou (Israël, notre maison) dirigé par Avigdor Liberman, qui est devenu en 2009 le troisième parti avec 15 sièges avant de s’allier au Likoud en 2013-2015. Cette formation revendique un nationalisme sans concession qui réclame, à terme, l'homogénéisation ethnique d'Israël par rattachement des zones peuplées d'Arabes israéliens à toute future entité palestinienne.
Qu'elle soit séfarade ou « russe », l'ethnicité est une ressource disponible pour être mobilisée politiquement dans une société israélienne plurielle mais traversée par une forte opposition entre religieux et laïcs.
2.4. Religieux et laïcs
Dès le départ, Israël s'est défini comme un État juif, devant donc assurer, à travers ses institutions, un projet de vie collective juive. Même si le contenu précis de cette identité nationale n'a jamais été clairement déterminé, le caractère juif de l'État impliquait que le droit de la famille et l'espace public étaient partiellement régis par une législation d'origine religieuse. D'où l'adoption d'une série de lois réglementant le respect du shabbat, la distribution de nourriture kasher dans les cantines publiques, l'élevage et la commercialisation de porc…, et attribuant la gestion des mariages et des divorces aux seules autorités religieuses.
Ce statu quo dans lequel l'État concède certains droits à la sphère religieuse s'est maintenu jusqu'à aujourd'hui, malgré de nombreuses crises. Il est toutefois malmené par un phénomène contradictoire qui voit la réaffirmation religieuse aller de pair avec l'approfondissement de la sécularisation de la société.
Le pôle religieux, qui regroupe environ un quart de la population juive, est composé de deux courants : l'un ultraorthodoxe et l'autre sioniste religieux. Bien que séparés par d'importantes controverses théologiques quant à la signification religieuse à accorder à l'État d'Israël, ces deux courants défendent une même interprétation rigoriste du judaïsme, et sont favorables à une présence plus grande de la religion dans la vie publique. Le rôle pivot que les partis religieux remplissent dans les différentes coalitions gouvernementales leur donne un moyen de pression idéal pour faire avancer leurs revendications.
Toutefois, l'activisme des groupes religieux se heurte à l'opposition d'autres secteurs de la société israélienne, qui défendent une laïcité inconditionnelle (passant, entre autres, par la séparation de la synagogue et de l'État). Cette laïcité militante a été parfois défendue par des formations politiques comme le parti Shinouï (Changement), qui obtint 15 mandats à la Knesset en 2003 au nom de la lutte contre la coercition religieuse, mais ne parvint pas à perdurer sur le plan électoral.
Le clivage religieux / laïcs se cristallise beaucoup sur la question de la conscription. En effet, alors que les Juifs laïcs et nationalistes-religieux passent, pour les hommes, trois ans sous les drapeaux puis effectuent des périodes de réserve jusque dans leur quarantaine, 60 000 étudiants des instituts d’études talmudiques sont dispensés d’obligations militaires en vertu d’un ancien accord datant de 1948 (à peine 400 jeunes gens étaient alors concernés). Cette situation nourrit un profond sentiment d’injustice chez les laïcs, poussant nombre d’électeurs laïcs à voter pour Yair Lapid, et sa formation Yesh Atid (« Il y a un avenir », 19 mandats en 2013, ramenés à 11 en 2015), qui s’est engagée à mettre fin aux exemptions systématiques dont bénéficient les Juifs ultra-orthodoxes.
En mars 2014, la loi prévoyant la conscription des ultra-orthodoxes est adoptée par 67 voix (une contre). Saluée par ses promoteurs comme une avancée significative sur la voie de l’universalisation du service militaire, la loi a été critiquée tant par les ultra-orthodoxes – qui la dénoncent par principe –, que par des laïcs qui la jugent trop timorée. Sa mise en œuvre, nécessairement graduelle, risque d'être retardée par nombre d'obstacles.
Deux mouvements contradictoires traversent la société israélienne, amenant les uns à prôner un État selon la Torah, et les autres à se faire les avocats d'un Israël post-sioniste. Entre les deux pôles, il existe toutefois un vaste conglomérat « centriste » de personnes attachées à la nature hybride de l'État d'Israël comme État juif et démocratique. La bipartition politique de la société israélienne (en particulier autour de la question déterminante du processus de paix) entretient une polarisation croissante entre un courant « normalisateur » (regroupant les laïcs de toute obédience) et un courant « identitariste » (allant des ultra-orthodoxes aux traditionalistes).
2.5. Riches et pauvres
Israël a longtemps été basé sur une économie sociale-démocrate, avec une forte présence du secteur public et parapublic, et un système d’aide à l’emploi, à la santé et à l’éducation qui assurait une distribution relativement égalitaire des ressources.
À compter des années 1980, le pays entra dans une phase de libéralisation économique, de privatisation et de dérégulation, qui eut pour effet de réduire l’ampleur de la protection sociale. Deux conséquences s’en suivirent : d'une part, la croissance régulière de l’écart entre les plus riches et les plus pauvres, qui fait d’Israël un des pays les plus inégalitaires parmi les 34 membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ; d’autre part, le pourcentage des familles israéliennes vivant sous le seuil de pauvreté est important, puisqu'il représente 20 % des familles.
Cette situation d’inégalité a pourtant nourri une contestation sociale relativement limitée, sauf en 2011. L’augmentation continue du coût du logement a en effet conduit à l’apparition d’un « mouvement des tentes » qui, né à Tel-Aviv, a progressivement gagné des dizaines de villes d’Israël. D’abord sur la défensive, le gouvernement Netanyahou répondit à cette contestation sociale en mettant en œuvre certaines réformes : augmentation des impôts sur les entreprises et les hauts revenus, loi sur le logement…
2.6. Quelle identité nationale ?
Le jeu complexe des différents clivages – Juifs / Arabes, Séfarades / Ashkénazes, religieux / laïcs, riches / pauvres – définira les contours de l'État d'Israël de demain. En effet, les incertitudes sur l'évolution de l'identité nationale se multiplient, alors que le pays a gagné progressivement une légitimité internationale plus large, dont la consolidation dépendra, toutefois, d'un règlement global de l'ensemble du contentieux israélo-arabe.
3. Israël dans la communauté internationale
Paradoxe d'Israël : créé par une décision de la communauté internationale en 1947 (par 33 voix pour, 13 contre et 10 abstentions), l'État juif est sans doute l'État au monde dont l'existence a été la plus contestée dans le concert des nations. Ses relations internationales s'en sont longtemps ressenties. Depuis sa création, Israël n'a établi des rapports stables et continus qu'avec l'Occident. Le monde arabo-musulman lui a été totalement hostile pendant des décennies, alors que les pays de l'Est et le tiers-monde ont entretenu avec lui, le plus clair du temps, des relations globalement assez distantes.
Pendant longtemps, l'isolement total de l'État juif dans la région rendait impérieux l'établissement de relations fortes avec des partenaires susceptibles de le soutenir, et ceux-ci se trouvaient essentiellement en Occident.
3.1. Israël, la France et l'Europe
Israël et la France
Durant les vingt premières années de son existence, Israël est surtout soutenu par la France. Dans les années 1950, grâce aux efforts de Shimon Peres alors directeur général du ministère des Affaires étrangères, plusieurs accords d'armement sont conclus entre les deux pays, prévoyant la livraison de tanks, d'avions et de pièces d'artillerie. Le début de la révolution algérienne, en novembre 1954, amène la constitution d'une alliance encore plus étroite, dans la mesure où le principal ennemi d'Israël, l'Égypte, est aussi le soutien majeur du Front de libération nationale (FLN).
Pour en savoir plus, voir l'article guerre d'Algérie.
L'expédition conjointe sur le canal de Suez, en octobre 1956, comme l'aide française à la construction du réacteur nucléaire de Dimona, dans le Néguev, constituent les manifestations les plus fortes de cette union franco-israélienne contre le nationalisme arabe. L'instauration en France de la Ve République ne conduit pas immédiatement à une modification des rapports bilatéraux, mais la fin du conflit en Afrique du Nord pousse le général de Gaulle à renouer avec les pays arabes et à adopter, ce faisant, une position plus équilibrée dans le conflit israélo-arabe.
La guerre des Six-Jours (5-10 juin 1967) marquera un tournant de la politique française : de Gaulle déclare un embargo sur la livraison de toutes les armes à destination du Moyen-Orient, ce qui pénalise fortement Israël, tributaire de la France en matière d'armement. Cette mesure fera progressivement des États-Unis le fournisseur quasi exclusif de l'État juif, tout en refroidissant les relations franco-israéliennes.
Israël et l'Allemagne
Avec l'Allemagne, le rapprochement était à la fois extrêmement délicat et pourtant indispensable. En reconnaissant publiquement la responsabilité allemande dans le génocide des Juifs d'Europe, le chancelier Adenauer enclencha un processus qui permit la conclusion, en septembre 1952, de l'accord de Luxembourg au terme duquel l'Allemagne s'engageait à verser à Israël, à titre de réparation, pendant douze années 3,4 milliards de marks (plus les dédommagements individuels destinés aux victimes du nazisme). Cet accord facilitera l'établissement de relations diplomatiques en mai 1965, et ce, malgré l'opposition virulente de la droite nationaliste regroupée autour de Menahem Begin.
Israël et l'Europe
Pour Israël, l'Europe est aujourd'hui avant tout un partenaire commercial vital. L'État hébreu bénéficie depuis 1975 d'un accord d'association avec l'Union européenne, accord qui a été renouvelé en 1995 dans le cadre du partenariat euro-méditerranéen. Si l'Europe est un enjeu surtout économique (30 % des exportations israéliennes se dirigent vers l’Europe des 28), les États-Unis constituent véritablement l'allié privilégié sur le plan politique.
3.2. L'alliance stratégique avec les États-Unis
Bien que l'appui diplomatique américain ait été décisif dans la naissance de l'État juif, c'est la réorientation de la position française après la guerre des Six-Jours qui conduira progressivement à l'intervention de plus en plus appuyée des États-Unis aux côtés d'Israël. L'entente avec Washington concerne trois domaines : militaire (coopération stratégique : don annuel de 1,8 milliard de dollars dans les années 1990 étant passé à 3 milliards en 2010), économique (accord de libre-échange, don annuel de 1,2 milliard de dollars dans les années 1990, désormais supprimé), diplomatique.
Les États-Unis n'ont jamais ménagé leur soutien politique à Israël, en particulier à l'ONU, considérant que l'État hébreu constituait un élément de stabilité régionale et un atout stratégique (hier contre l'Union soviétique et ses alliés arabes, aujourd'hui contre l'islamisme radical). La perception de valeurs démocratiques partagées et le dynamisme de la communauté juive américaine ont, par ailleurs, cimenté l'alliance stratégique israélo-américaine.
Cette forte proximité n'a pas empêché les États-Unis de promouvoir à plusieurs reprises des projets globaux de règlement du conflit israélo-arabe (plan Rogers de 1969-1970, processus de Camp David en 1978, plan Reagan de 1982), mais ceux-ci étaient difficiles à mettre en œuvre tant que l'Union soviétique se posait en puissance rivale des États-Unis.
La disparition de l'URSS en 1991 change radicalement la donne régionale et incite les États-Unis à lancer une initiative diplomatique majeure : la conférence de la paix de Madrid (octobre 1991), qui ouvre un cycle de
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L'AGRICULTURE |
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culture
Action ou manière de cultiver la terre ou certaines plantes, d'exploiter certaines productions naturelles.
AGRICULTURE
La plante et le sol
Introduction
Circulation de la sèveCirculation de la sève
On a longtemps pensé que la plante, qui semble naître du sol, en tirait sa substance. On sait désormais que la production de biomasse est avant tout le résultat de la photosynthèse qui permet à la plante, grâce à la fixation du gaz carbonique et de l'énergie lumineuse, de fabriquer sa matière sèche. Cette fixation nécessite toutefois un transfert d'eau et l'assimilation d'éléments minéraux, substances qu'elle puise dans le sol. Celui-ci intervient donc dans le processus de la production végétale à travers ses fonctions de stockage et de transfert de l'eau et des éléments minéraux dissous. Son influence sur la production reste néanmoins subordonnée à celle du climat, puisque celui-ci détermine les besoins de la plante en fixant le niveau de l'activité photosynthétique.
S'il est important, pour analyser les relations entre le sol et la plante, de considérer l'eau et les éléments minéraux qui entrent directement dans la composition des tissus végétaux – et à ce titre constituent des facteurs de la croissance – , il faut également tenir compte des conditions de la croissance, c'est-à-dire des propriétés du milieu qui permettent l'utilisation de ces facteurs par les cultures. Parmi ces propriétés figure l'état structural du sol, qui intervient sur l'alimentation hydrique et minérale à travers ses effets sur la croissance et le fonctionnement des racines.
L'agriculteur améliore ces facteurs et conditions par les techniques culturales, la fertilisation, les traitements phytosanitaires et le travail du sol ainsi que par des aménagements du milieu comme le drainage et l'irrigation.
L'eau et le sol
L'eau est disposée sur les particules du sol où elle forme une pellicule très fine, le film d'eau. Les molécules d'eau, attirées par ces particules, sont soumises à différents types de forces de liaison : osmotiques (actions des ions), d'imbibition (par les charges négatives des colloïdes qui attirent les pôles positifs des molécules d'eau), de tension superficielle (à l'origine de phénomènes capillaires). Les racines doivent par conséquent, pour extraire l'eau, vaincre ces forces qui déterminent une pression de rétention augmentant quand la quantité d'eau diminue.
On distingue trois états caractéristiques de l'eau dans le sol. On considère que l'eau est non retenue lorsque les forces de rétention sont inférieures à la force de gravitation ; cette eau libre s'élimine sous l'effet de son propre poids lorsqu'il existe une possibilité d'écoulement : c'est le ressuyage, dont le drainage a pour effet d'augmenter la vitesse. Deuxième état : l'eau est faiblement retenue lorsque l'humidité décroît et que les forces de rétention deviennent supérieures à la gravité. Enfin, lorsque le sol atteint un certain niveau de sécheresse, les forces de rétention deviennent supérieures à celles que la racine peut mettre en œuvre pour extraire l'eau. Celle-ci est alors fortement retenue et devient inutilisable par les plantes.
À ces différents états de l'eau correspondent des seuils d'humidité remarquables (caractérisant chaque type de sol) : l'humidité à la capacité au champ, qui marque l'arrêt du ressuyage, et l'humidité au point de flétrissement permanent, en deçà de laquelle les plantes ne peuvent plus extraire d'eau.
L'état hydrique du sol connaît des variations saisonnières : durant l'été il se dessèche, restituant aux cultures l'eau accumulée pendant l'automne et l'hiver. Pour caractériser la capacité du réservoir que constitue la couche explorée par les racines, on évalue la quantité d'eau qui est consommée par les cultures lorsque le sol passe de l'humidité à la capacité au champ (quand le réservoir est à son maximum) à l'humidité au point de flétrissement permanent (lorsque le réservoir est à son minimum), sur un volume de terre déterminé par la profondeur d'enracinement. La réserve en eau du sol dépend donc de la culture que l'on considère : elle sera plus importante pour un maïs dont l'enracinement est profond que pour une prairie dont les racines ne dépassent pas une trentaine de centimètres de profondeur. En outre, un état structural dégradé de la couche labourée, qui limite la profondeur d'enracinement, diminue la réserve en eau du sol utilisable par les plantes.
Les transferts d'eau dans le sol dépendent également de l'état hydrique : lorsque, entre deux endroits du profil cultural, il existe une différence d'humidité, l'eau circule du plus humide vers le moins humide. Lorsque le sol est à une humidité supérieure à l'humidité à la capacité au champ (on dit alors qu'il est saturé), il y a ressuyage ; lorsque le sol est à une humidité inférieure, il absorbe l'eau, qui s'infiltre lentement (lors d'une faible pluie ou d'un arrosage par exemple). L'état structural joue alors un rôle important sur la vitesse d'infiltration. Pour des humidités plus faibles, l'eau se déplace dans toutes les directions, c'est la diffusion capillaire. Un cas particulier est celui de l'ascension capillaire lorsque existe une nappe d'eau libre en profondeur qui réalimente progressivement la couche explorée par les racines. On est alors amené à réévaluer la réserve en eau.
Le travail du sol
Traitement fongicideTraitement fongicide
Le travail du sol regroupe l'ensemble des interventions réalisées en vue de créer des conditions favorables à la germination et à la levée des plantes ainsi qu'à la croissance et au fonctionnement des racines. Par les méthodes de l'agriculture moderne, les innovations dans le travail du sol s'accompagnent de l'accroissement de la productivité du travail, de la simplification des assolements et de l'augmentation de la puissance de traction. Il est maintenant possible de travailler le sol quelles que soient les conditions d'humidité et de texture, en un temps très court.
Le travail du sol a pour objectif : la création et le maintien d'un état structural du sol favorable au développement des plantes ; l'enfouissement des résidus de la culture précédente ainsi que des engrais ou des amendements ; la destruction de la végétation adventice et des repousses de la culture précédente ; l'amélioration des conditions de circulation et de stockage de l'eau, de l'air et de la chaleur.
Labour à la charrue
Labour à la charrue
Labour à la charrueLabourage
Un bon état structural du sol se caractérise par une importante porosité de la couche explorée par les racines, pour une circulation active de l'eau et de l'air. L'enfouissement des résidus végétaux est nécessaire pour qu'ils puissent se décomposer dans la couche du sol travaillée, ce qui permet de restituer une partie des éléments minéraux prélevés lors de la campagne agricole précédente et d'éliminer certains parasites. Le labour, moyen de réaliser cette opération, permet de répartir de façon homogène les engrais apportés après la récolte, notamment le potassium et le phosphore, peu mobiles dans le sol.
Le travail du sol était autrefois le seul moyen de lutter contre les adventices. De nos jours, il existe une vaste gamme de produits désherbants convenant à presque toutes les situations, mais la destruction mécanique des mauvaises herbes reste un moyen économique et respectueux de l'environnement. Le binage entre les rangs de plantes détruit les adventices en cours de végétation, le labour diminue le stock de graines de mauvaises herbes et le déchaumage (travail superficiel du sol précédant le labour) permet de les faire lever puis de les détruire par enfouissement.
SemoirSemoir
Le profil cultural (coupe verticale d'un sol) comporte trois couches ou horizons dont les fonctions sont bien distinctes par rapport au fonctionnement de la plante : le lit de semence ; une couche comprise entre ce dernier et le fond de labour ; la partie du sol non affectée par le labour, mais explorée par les racines. Le lit de semence doit, en facilitant le travail du semoir, permettre un placement précis de la graine : trop en surface, elle risque de souffrir de manque d'eau ou d'être détruite par les ravageurs ; placée trop en profondeur, la plantule ne pourra atteindre la surface avant que les réserves de la semence ne soient épuisées. Il faut également que les conditions soient favorables à la germination par des transferts d'eau, d'air et de chaleur entre la graine et le sol. Pour réaliser ce lit de semence, il existe toute une gamme d'outils de travail superficiel, qui diffèrent par les actions qu'ils ont sur le sol : fendillement (chisel, cultivateur), sectionnement (outils rotatifs, herses alternatives), chocs des mottes entre elles ou contre l'outil lui-même (vibroculteur), écrasement (rouleau).
L'horizon sous-jacent doit permettre la présence de nombreuses racines et de bonnes conditions de fonctionnement de la plante, car c'est dans cette partie du profil que celle-ci prélève l'essentiel des éléments minéraux dont elle a besoin. La charrue est l'outil le mieux adapté à la création de cet horizon. Elle découpe une bande de terre de largeur et de profondeur variables puis la retourne en l'appliquant contre la bande précédente. Lors de l'opération, la bande de terre est fragmentée de façon plus ou moins intense suivant son état d'humidité, la vitesse d'exécution du labour et les réglages de la charrue.
Jachère arbustive avec rotationJachère arbustive avec rotation
Enfin, le sous-sol – l'horizon non labouré – joue un rôle important dans l'alimentation hydrique des cultures à enracinement profond. Il faut donc éviter qu'au contact des deux horizons, au niveau du fond de labour, ne se crée un obstacle à l'enracinement et à la circulation de l'eau, dit semelle de labour. Si cette semelle se forme, on peut la briser au moyen d'une sous-soleuse, outil de travail profond qu'on utilise lorsque le sol est sec.
Les aptitudes culturales des sols
Compte tenu des progrès réalisés dans la connaissance des sols et de la fertilisation ainsi que dans l'efficacité des machines agricoles, la notion de fertilité n'est plus maintenant abordée indépendamment des techniques de culture. Ainsi, des sols réputés très peu fertiles ont atteint des niveaux de production très élevés. C'est le cas de la Champagne crayeuse, autrefois « Champagne pouilleuse », maintenant devenue l'une des grandes régions céréalières de France après redressement, entre autres, du niveau des réserves phosphoriques de ses sols. De même, une teneur importante en argile était considérée comme un désavantage quand les moyens de traction étaient limités. C'est désormais un atout, car la mécanisation permet un travail sans difficulté et la teneur en argile entraîne une meilleure capacité de rétention de l'eau et des éléments minéraux.
Plutôt que de fertilité, il est donc préférable de parler d'aptitude culturale, qui correspond à un jugement global porté sur plusieurs éléments. Tout d'abord sur le niveau des potentialités du milieu pour différentes cultures. Il correspond au niveau de rendement que l'on est en droit d'espérer pour ces cultures lorsque tous les facteurs et conditions de la production sont à l'optimum. Ce niveau évolue au fur et à mesure que progressent les techniques et la génétique des plantes. Ensuite, sur les coûts que représentent l'extériorisation de ces potentialités, c'est-à-dire les moyens à mettre en œuvre pour que les facteurs et conditions de la croissance des végétaux soient aussi proches que possible de l'optimum. Enfin, sur les risques que peut comporter la mise en place d'un système de culture donné. Ces risques sont d'ordre climatique (gel, sécheresse) ou technique lorsque l'on évalue les probabilités d'échec de telle ou telle opération culturale (traitement, travail du sol, etc.).
Pour apprécier les aptitudes culturales des sols d'une région, il faut déterminer un certain nombre de caractéristiques que l'on peut classer en deux groupes. Le premier rassemble les facteurs climatiques et liés au sol, qui ne sont que partiellement modifiables, ou en tout cas à un coût élevé. Il s'agit de la composition granulométrique du sol, qui détermine son comportement vis-à-vis des actions de l'eau ou des outils (résistance à la fragmentation, sensibilité au compactage). De même, les propriétés hydrodynamiques jouent un rôle dans le maintien de conditions favorables au fonctionnement des racines ou dans la praticabilité du travail. Les caractéristiques du climat à prendre en compte sont la pluviométrie, l'ensoleillement, la température et l'évapotranspiration. Les facteurs du deuxième groupe sont ceux qui sont plus facilement et rapidement modifiables : les réserves minérales, l'état calcique, par exemple, en font partie.
Il existe des instruments et des techniques qui aident à une appréciation à différentes échelles : la carte des sols permet d'analyser la répartition de types de sols dans l'espace décrits à l'aide de caractéristiques permanentes ; les méthodes de détection à distance, telles que les photographies aériennes ou les images obtenues par satellites, donnent des informations sur des caractéristiques du milieu qui dépendent de la date d'observation.
La fertilisation et les engrais
Introduction
engraisengrais
La plante utilise pour sa croissance des éléments nutritifs qu'elle capte par ses feuilles, pour le carbone (photosynthèse), et essentiellement par ses racines pour les autres éléments. La fertilisation recouvre l'ensemble des techniques dont l'emploi assure ou améliore l'alimentation minérale des plantes. Le milieu dans lequel se trouvent les racines est généralement le sol, qui reste l'intermédiaire obligatoire entre la plante et l'agriculteur pour la grande majorité des productions végétales. Les éléments que la plante doit puiser dans le sol – notamment l'azote, le phosphore et le potassium – préexistent dans des combinaisons chimiques dont seules quelques-unes sont utilisables par les racines. Ces formes minérales absorbables sont, fréquemment, en quantité insuffisante pour faire face aux besoins des plantes tout au long du cycle cultural. Le recours aux engrais industriels, qui se sont substitués progressivement aux déchets de l'agriculture et des industries locales, fournisseurs initiaux de matières fertilisantes, a contribué à l'amélioration considérable des rendements. En réponse à l'augmentation du coût de la fertilisation, aux exigences de qualité de la part des transformateurs de produits agricoles et des consommateurs et, plus récemment, à la prise de conscience des risques de pollution (notamment par les nitrates), les doses d'engrais sont de mieux en mieux ajustées aux caractéristiques des sols, du climat et des plantes. Cette meilleure adéquation entre l'offre du sol et les besoins des cultures résulte des progrès dans les techniques d'analyse et dans une maîtrise plus grande de l'épandage de produits fertilisants.
Histoire des matières fertilisantes
L'agriculteur a cherché, de tout temps, à améliorer la richesse chimique de ses terres. Mais, en Europe, ce sont les travaux de Lavoisier, en France au xviiie s., puis de Liebig, en Allemagne au xixe s., sur la nutrition minérale des plantes qui ont incité l'industrie à fournir à l'agriculture de l'azote, du phosphore et du potassium sous forme de produits divers. Au milieu du xixe s. arrivent les premiers bateaux de déjections animales (guano du Pérou) et de nitrates du Chili. Les industries fournissent à une agriculture à la recherche d'engrais plus solubles des superphosphates obtenus par traitement d'ossements à l'acide, puis de phosphates naturels. Le chlorure de potassium est extrait des mines allemandes et alsaciennes. Les fonderies vendent un sous-produit de la fabrication de l'acier (scories Thomas). De même, des industries livrent localement leurs déchets pour qu'ils soient recyclés dans l'agriculture : boues urbaines de stations d'épuration, composts urbains, eaux boueuses de lavage des usines agroalimentaires. La plupart de ces déchets sont triés, traités et conditionnés pour faciliter leur épandage et, surtout, en limiter les nuisances pour l'environnement.
Le milieu du xxe s. a été marqué par un très grand essor de l'industrie et du commerce des matières fertilisantes. La mondialisation de l'économie a entraîné une réorganisation complète des circuits de fabrication et de commercialisation des engrais, dominés par quelques grosses entreprises multinationales. Un des aspects de cette concentration du négoce est la mise à la disposition des agriculteurs d'une très large gamme de produits différents par leur forme (solide, liquide, gazeuse…), par la nature et la concentration en éléments fertilisants, et par leur conditionnement. À côté des engrais minéraux azotés, phosphatés, potassiques ou mixtes (engrais composés) existent des produits qui se veulent de plus en plus spécifiques d'une situation culturale donnée : engrais additionnés d'insecticides, d'herbicides, d'oligoéléments, engrais organominéraux contenant une fraction de l'élément azote sous forme organique… Dans les principaux pays consommateurs d'engrais existe une législation des matières fertilisantes pour régir les rapports entre vendeurs et acheteurs. Les réglementations sur la nomenclature, l'étiquetage normalisé avec indication des teneurs minimales ont le mérite d'offrir une certaine garantie aux acheteurs.
Les besoins des plantes
Les éléments nutritifs dont une plante a besoin pour assurer tout son cycle de végétation sont nombreux et connus. Vis-à-vis de la fertilisation, il est raisonnable de ne considérer que ceux dont la disponibilité, dans la majeure partie des sols cultivés, pose généralement des problèmes. On considère ainsi les besoins en azote, en phosphore, en potassium et en magnésium et, pour certaines cultures, les besoins en soufre et en oligoéléments (bore, zinc, cuivre et molybdène). Pour chacun de ces éléments, on considère les besoins globaux de la plante pour fabriquer une quantité donnée de produits par unité de surface (rendement). Ces besoins globaux dépendent de l'espèce cultivée (voire de la variété), du stade, dans le cycle, auquel la plante est récoltée et du niveau de rendement espéré. Ils ne sont pas indépendants de la composition souhaitée par les transformateurs de produits agricoles. Des tableaux de valeurs moyennes ont été établis pour les principales cultures, en faisant la distinction entre les besoins des parties qui sortent du champs lors de la récolte (grains, tubercules…) et ceux du reste de la plante.
Les études sur l'absorption par les plantes des éléments nutritifs au cours du temps montrent qu'il existe une répartition très variable des besoins durant la vie de la plante : à une phase d'absorption faible succède généralement une phase d'accroissement très rapide de l'absorption, puis une phase de diminution ou d'arrêt en fin de cycle. L'intérêt de ces études est de fournir des indications sur les besoins de la culture pendant les principales phases de la vie de la plante et sur les besoins maximaux journaliers durant la période de forte absorption. Le niveau de ces besoins est directement lié au fonctionnement général de l'ensemble des plantes cultivées dans un champ déterminé. Pour une même espèce, ils peuvent être très différents d'une parcelle à l'autre selon que, dans l'une, elle fonctionne au maximum de ses possibilités et que, dans l'autre, existent des facteurs qui limitent la croissance.
L'offre du sol en éléments fertilisants
Les substances utiles aux plantes sont réparties entre les phases solide, liquide et gazeuse du sol. La majeure partie d'entre elles est engagée dans des combinaisons moléculaires sous forme de particules solides d'origine tellurique (feldspaths, micas, argiles, carbonates), végétale (résidus végétaux, humus) et anthropique (amendements, engrais). La phase liquide retenue dans les pores du sol (« solution du sol ») contient les éléments nutritifs sous forme d'ions. C'est sous cette forme que ces éléments sont majoritairement absorbés par les racines des plantes. Enfin, la phase gazeuse contient, notamment, de l'azote moléculaire qui, par l'intermédiaire de bactéries fixatrices d'azote (rhizobiums) vivant en symbiose avec certaines espèces végétales (légumineuses), devient une source d'alimentation azotée.
HumusHumus
De nombreux types de transferts d'éléments nutritifs existent entre les différentes phases du sol et au sein d'une même phase. Deux sont particulièrement importants pour l'alimentation des plantes. L'un concerne les échanges d'ions entre la solution du sol et certaines particules solides (argile, humus, hydroxydes métalliques) qui présentent des propriétés électriques susceptibles d'attirer à leur surface les ions libres de la solution. Ce mécanisme permet de stocker les ions excédentaires quand la solution s'enrichit (apport d'engrais solubles) et de les rendre à la solution quand elle s'appauvrit (absorption racinaire). Les ions phosphore, potassium, magnésium et certains oligoéléments sont très concernés par ce processus. Le deuxième type de transfert d'éléments se fait entre les ions en solution et les constituants organiques du sol : la microfaune du sol dégrade la matière organique et libère les éléments nutritifs qu'elle contient sous forme minérale, qui passent finalement dans la solution du sol. Inversement, des ions de la solution du sol satisfont les besoins alimentaires des micro-organismes qui les synthétisent en molécules organiques. Le bilan de ces deux transformations inverses (minéralisation des substances organiques, réorganisation des substances minérales) est fonction de la richesse en composés organiques et des conditions physiques du sol (humidité, température, aération). Il est donc, en grande partie, sous la dépendance du climat et des techniques de l'agriculteur. L'azote et le soufre sont principalement concernés par ce mode de transformation.
Les agronomes ont mis au point des tests chimiques et biologiques pour estimer la quantité d'éléments nutritifs sous forme minérale susceptible de participer à l'alimentation des plantes (offre potentielle du sol). Seule la fraction de cette offre en contact avec des racines fonctionnelles est réellement en mesure d'alimenter les plantes. Il existe des possibilités pour les éléments nutritifs de migrer dans le sol (circulation de la solution dans le sol, diffusion d'éléments nutritifs des sites riches vers les sites appauvris par l'absorption racinaire). Cette mobilité dépend de l'humidité du sol, du type de sol et de la nature de l'élément considéré : l'ion nitrate, à l'opposé des ions phosphore, potassium, etc., n'est pas retenu dans le sol et peut être véhiculé très loin par l'eau du sol pour aller au contact des racines et y être absorbé, ou être entraîné hors de la zone racinaire (lessivage). Inversement, les racines vont également au contact des éléments nutritifs par colonisation racinaire du volume du sol. L'efficacité de la prospection du sol par les racines est liée à l'espèce végétale, au type de sol et à son état physique, celui-ci résultant des actions climatiques et de l'application des instruments aratoires.
Les bases de la fertilisation
Le conseil technique aux agriculteurs, en matière de fertilisation, repose sur l'idée qu'il est possible de réaliser un ajustement permanent entre les besoins d'une culture en éléments nutritifs et les quantités de ces éléments disponibles dans le sol sous une forme utilisable par les racines. Pour parvenir à cet ajustement, les agronomes réalisent des bilans d'éléments entre offre du sol et besoin de la culture. Le principe du calcul par bilan repose sur une appréciation, grâce à une analyse de terre, de l'offre potentielle du sol en chaque élément nutritif, puis sur une confrontation de ce niveau actuel à celui estimé souhaitable pour l'alimentation optimale de la culture dans des conditions pédoclimatiques et culturales données, et enfin sur le calcul des doses à apporter. Il faut distinguer les éléments assimilables (phosphore, potassium, magnésium…) et les éléments, comme l'azote, très mobiles sous leur forme assimilable dans le sol. Pour le premier groupe d'éléments, la fumure est calculée sur plusieurs années, en général sur une séquence donnée de cultures. Pour l'utilisation d'engrais, on vise à obtenir (ou à maintenir) une concentration suffisante en éléments nutritifs dans le sol pour faire face, à chaque instant, aux besoins des plantes les plus exigeantes de la succession de cultures. Pour le deuxième groupe d'éléments, essentiellement les nitrates, l'irrégularité de leur fourniture dans le sol, leur entraînement dans les couches profondes sous l'action des pluies conduisent à ajuster chaque année par des apports d'engrais azotés l'offre réelle du sol aux besoins de la plante à des étapes précises de son cycle.
L'existence d'une technologie fiable dans des laboratoires d'analyses de terre, la généralisation de références techniques nécessaires à l'interprétation de ces analyses représentent un grand progrès dans la prescription des fumures. L'automatisation de tous les calculs nécessaires permet de proposer aux agriculteurs des programmes de fertilisation qui représentent un bon compromis entre leurs objectifs de rendement et de qualité, la limitation des dépenses en fertilisants, les contraintes d'organisation de leur exploitation et enfin la nécessaire prise en compte du danger de pollution des eaux. Sur ce dernier point se cristallisent les rapports entre la préservation de l'environnement et une agriculture intensive qui fait de plus en plus appel aux engrais. Bien que poussés par des nécessités économiques, les agriculteurs n'en sont pas moins conscients des conséquences de l'usage massif des fertilisants.
Améliorations du milieu naturel
Introduction
Au cours de l'histoire agraire, l'abandon de l'agriculture itinérante et l'augmentation de la population ont entraîné un besoin croissant de terres de culture et nécessité la mise en valeur de milieux soumis à des contraintes naturelles et donc peu favorables à la production végétale, ce qui a obligé les paysans à des aménagements pour rendre possible l'agriculture.
Un premier type de contraintes impliquant ces aménagements est lié aux propriétés du sol lui-même lorsque ses caractéristiques physico-chimiques nuisent au bon fonctionnement des plantes. C'est le cas lorsque l'on constate un excès de salinité, d'acidité ou une teneur trop faible en matières organiques. Dans ce cas, la correction nécessite un apport, souvent en grande quantité, d'amendement calcaire, magnésien ou organique.
Un second type de contraintes met en jeu le sol et le climat. Les risques d'érosion et d'excès d'eau en font partie ; les aménagements à mettre en œuvre (terrasses, drainage) sont ici beaucoup plus coûteux.
Enfin, le manque d'eau, lié au seul climat, concerne les agricultures les plus diverses, dans les régions arides, où l'enjeu de la maîtrise de l'eau est la possibilité même de cultiver, mais aussi dans les zones tempérées, où l'irrigation permet l'accroissement et la régularisation des rendements.
Ces différents types d'aménagements ont tous un point commun : ils représentent un investissement important. Une fois réalisés, ils doivent donc être accompagnés d'une modification des techniques et, parfois, du choix des productions permettant de les rentabiliser.
Les amendements
L'acidité des sols non calcaires est un phénomène inéluctable, plus ou moins accentué par la fertilisation. Pour corriger ce phénomène, on doit apporter du calcium ou du magnésium. Ces éléments ont une action neutralisante et jouent un rôle important sur les propriétés physiques du sol et sur son activité biologique. Les amendements correctifs sont soit des roches contenant du carbonate de calcium (amendements calcaires), soit de la chaux ou de la magnésie (amendements cuits). On utilise également des sous-produits industriels.
La rapidité d'action des amendements calcaires dépend de leur solubilité dans de l'eau saturée de gaz carbonique, gaz qui les attaque dans le sol, ce qui libère des ions calcium et magnésium. Cette réaction est d'autant plus importante que le matériau est tendre et finement broyé.
Les matières organiques présentes dans les sols cultivés (ils en renferment de 1 à 5 % de leur poids sec, ce qui représente de 40 à 200 t à l'hectare) sont, d'une part, les matières organiques libres, principalement constituées par les résidus de récolte et les racines ; d'autre part, les matières organiques liées ou stables, associées aux constituants minéraux du sol.
Les matières organiques agissent d'abord sur la capacité nutritive du sol, soit directement : les micro-organismes dégradent les matières organiques et libèrent des éléments minéraux, c'est la minéralisation ; soit indirectement, sur la capacité des sols à stocker puis à restituer aux plantes les éléments minéraux dont elles ont besoin. Ensuite, il existe une action sur les propriétés physiques du sol, concernant la rétention en eau (sols sableux) et la stabilité structurale. Enfin, les matières organiques sont une source de nutriments indispensables aux micro-organismes du sol.
Il est difficile de déterminer un seuil minimal de teneur en matières organiques, mais il faut surveiller l'évolution du stock organique du sol. Pour cela, on évalue l'écart entre les apports (résidus de récolte, apports de fumier) et les pertes (par minéralisation). Lorsque le sol s'appauvrit, il faut apporter des amendements organiques.
L'irrigation
Irrigation par tubesIrrigation par tubes
Le choix d'une technique d'irrigation et le calcul des quantités à apporter dépendent des caractéristiques du climat, de la plante et du sol. Le climat détermine le besoin en eau des cultures, qui s'exprime par la quantité de liquide évaporé par le sol et transpiré par la culture, l'évapotranspiration. Lorsque la pluviométrie est inférieure à l'évapotranspiration d'une quantité supérieure à la réserve en eau du sol en début de végétation, l'irrigation peut être envisagée pour combler ce déficit.
L'eau peut avoir des origines diverses : eau de surface, provenant de ruissellements, utilisée peu de temps après la pluie ou dérivée des cours d'eau, stockée dans des barrages ; eau souterraine, pompée ou provenant de sources, de puits artésiens. Les qualités de l'eau concernent sa température, l'optimum se situant aux alentours de 25 °C, les sels qu'elle contient et tout particulièrement le chlorure de sodium (sel marin) ; au-dessous de 0,5 g/l, l'eau est bonne dans tous les cas, au-dessus de 5 g/l, elle ne peut convenir qu'à des cultures très résistantes, le dattier par exemple.
L'irrigation par épandage des crues ou de l'eau de pluie est la forme la plus ancienne. Lorsque les crues sont abondantes et régulières, on aménage de grands bassins (couvrant plusieurs centaines d'hectares en Égypte) qui facilitent la répartition de l'eau. Lorsqu'elles sont sporadiques, il est nécessaire de dresser des barrages de dérivation permettant de contrôler le flux d'eau.
L'irrigation par déversement, utilisée pour arroser les prairies, consiste à amener l'eau captée en amont des cours d'eau dans des rigoles qui suivent les courbes de niveau et dont l'un des bords, situé côté aval du terrain, est moins élevé que l'autre de façon à obtenir un écoulement régulier tout le long de la rigole, l'eau débordant par-dessus la berge dont le niveau est le plus bas.
L'irrigation par submersion permet de recouvrir des planches de culture légèrement en pente d'une fine lame d'eau dont on récupère en aval de la parcelle la partie qui ne s'est pas infiltrée. Ce système peut être amélioré en dressant des billons entre les planches qui sont ainsi humectées par infiltration latérale de l'eau. Cette technique économise l'eau et a l'avantage de maintenir la surface du sol sèche, ce qui n'interrompt pas les autres travaux agricoles comme le désherbage, les apports d'engrais ou les traitements phytosanitaires.
L'irrigation par aspersion ne s'est développée qu'à partir du moment où les progrès technologiques permirent de disposer de conduites d'eau légères et de systèmes perfectionnés de jets rotatifs. Cette méthode, d'une grande souplesse d'utilisation, nécessite un débit et surtout une pression donnés dans un ensemble de canalisations amenant l'eau à des dispositifs d'aspersion qui peuvent être installés de manière fixe sur la parcelle ou demeurer mobiles. Dans le premier cas, les conduites sont enterrées et amènent l'eau à des tourniquets, répartis régulièrement de façon à assurer une couverture complète du champ. On peut également utiliser un système pivotant autour d'un point d'eau central (« canon à eau »).
En culture sous serre ou en verger, on utilise de plus en plus une irrigation localisée au pied des plantations, qui amène l'eau à un débit très faible (système dit du « goutte-à-goutte ») et l'économise.
La lutte contre les excès d'eau et la salure
L'humidité excessive du sol crée des conditions asphyxiantes défavorables à la croissance et au fonctionnement des racines, d'autant plus que les sols sont également froids et que s'y développent des champignons parasites. Par ailleurs, elle peut gêner les travaux agricoles aux périodes optimales.
La maîtrise de l'excès d'eau, l'un des enjeux majeurs de la production agricole, résulte de techniques qui n'ont guère évolué. On distingue habituellement, d'une part, l'assainissement, qui réunit tous les moyens mis en œuvre pour assumer le transport des eaux excédentaires, regroupées naturellement ou à la suite du drainage ; d'autre part, le drainage, ensemble des opérations nécessaires à l'évacuation rapide, en tous points d'une parcelle, des eaux saturant la couche travaillée ou stagnant à sa surface.
Un réseau d'assainissement comprend des fossés et canaux (à ciel ouvert ou enterrés) qui captent les eaux de ruissellement ou, par infiltration, celles de la nappe d'eau souterraine. S'y ajoutent des digues lorsqu'il est nécessaire de se protéger contre les submersions d'eau venant de la mer ou d'une rivière proche.
Autrefois, un drainage s'effectuait en mettant en place un réseau de fossés ouverts, recueillant l'eau et l'amenant à des collecteurs. Mais ce type d'aménagement nécessite une emprise foncière trop importante pour l'agriculture moderne, et on lui préfère le drainage par tuyaux enterrés. Cette technique consiste à placer dans le sol un réseau de canalisations (les drains) qui se jettent dans des collecteurs reliés au réseau d'assainissement. Les drains et collecteurs, autrefois en poterie, sont désormais fabriqués en polychlorure de vinyle (PVC) et sont posés par des machines spécialisées.
Dans les pays à hiver très froid (U.R.S.S., Canada), on préfère le polychlorure d'éthylène, car les risques de gel profond compromettraient la pérennité des tuyaux de PVC. Dans les sols très peu perméables, cet aménagement s'accompagne d'un sous-solage, réalisé en sol sec à l'aide d'un engin tractant un outil à dents travaillant en profondeur. Parfois, le drainage est réalisé à l'aide de puits. C'est le cas, par exemple, lorsque l'excès d'eau a pour origine une nappe captive dont le toit est peu profond et qui peut être facilement rabattue par la pose d'un tuyau reliant à l'émissaire le puits, foré au travers du toit de l'émissaire.
L'excès de sel, particulièrement de chlorure de sodium, pose deux problèmes : un effet de toxicité directe sur les plantes et une diminution de l'aptitude des sols salés à résister à l'action dégradante des pluies. La salure concerne des terres d'origine marine ou lagunaire (Camargue, marais atlantiques, prés salés) et peut être la conséquence d'inondations accidentelles par la mer ou d'irrigations apportant régulièrement de petites quantités de sel qui finissent par s'accumuler. Pour traiter ce problème, il est nécessaire avant tout de disposer d'un réseau de drainage efficace afin que l'eau en excès puisse s'évacuer en entraînant le sel. On épand également du gypse dont l'ion calcium s'échange dans le sol avec le sodium qui passe en solution et est entraîné par l'eau de pluie. Certaines cultures tolèrent les sols salés ; c'est le cas du riz cultivé dans des parcelles sur lesquelles on maintient une lame d'eau qui empêche la remontée du sel dans la couche labourée.
La lutte contre l'érosion
Agriculture en terrassesAgriculture en terrasses
La destruction de la végétation naturelle liée à la mise en culture s'accompagne, sur les sols en pente, de phénomènes d'érosion, les constituants du sol étant entraînés par l'eau et le vent. Les zones les plus menacées sont celles de climats contrastés et agressifs où les pluies violentes succèdent à des périodes de sécheresse : climat méditerranéen avec pluies hivernales, climat intertropical aux pluies d'été. Mais, si l'érosion est proportionnelle à l'intensité des pluies, le phénomène dépend également de la topographie (pente et longueur de celle-ci) et de facteurs pédologiques comme la sensibilité du sol vis-à-vis des actions de l'eau et du vent, ou sa perméabilité, qui conditionne les possibilités de ruissellement.
Ainsi, quel que soit le climat, la culture sur les pentes des montagnes, indispensable dans les pays aux reliefs accentués, nécessite des précautions spéciales. En climat tempéré, on observe des phénomènes d'érosion sur certains sols limoneux, particulièrement fragiles du fait de leur faible résistance aux actions dégradantes de l'eau. L'érosion concerne donc une grande part des surfaces cultivées dans le monde.
On peut protéger le sol de l'action directe des pluies par une couverture végétale appropriée (reboisement en montagne, enherbement des terrains en pente). Ce type de protection est également possible grâce à certaines techniques de travail du sol : en ne labourant pas, les débris végétaux restent en surface et font écran aux pluies.
Pour éviter le ruissellement, on travaille le sol suivant les courbes de niveau, en bandes alternées. On évite ainsi que le microrelief créé par les outils ne soit dans le sens de la pente, ce qui favoriserait par trop le ravinement. Il est possible également d'agir directement sur la pente en édifiant des terrasses, en la coupant par des lignes de plantation, des banquettes ou des levées de terre.
Enfin, les actions que l'on peut mener sur le sol lui-même consistent à améliorer ou à maintenir sa stabilité structurale grâce au chaulage et à des apports organiques ou à conserver sa perméabilité en s'efforçant de limiter les tassements.
Les serres
Introduction
La demande de légumes, de fruits et de plantes ornementales est devenue considérable, étalée tout au long de l'année pour certains produits comme la tomate ou très concentrée pour d'autres comme le chrysanthème à la Toussaint. Ce marché est approvisionné de deux manières : soit grâce à des cultures de plein air ou sous abris légers, donc très dépendantes du climat naturel ; soit à partir de la culture en serres, ou serriculture, qui permet des productions à « contre-saison » dont le coût élevé est compensé par un prix de vente avantageux.
Au cours des dernières années, la serriculture s'est considérablement développée, notamment grâce aux progrès réalisés dans la maîtrise des conditions de la production en milieu contrôlé. Le contrôle du substrat, tout d'abord, qui vise l'approvisionnement de la plante en eau et en sels minéraux et qui demande un milieu physique adéquat et sans germes pathogènes, explique la mise au point de substrats artificiels et de solutions nutritives. La maîtrise du milieu aérien, à l'origine même de la serriculture, concerne la température, la lumière, l'humidité de l'air et sa teneur en dioxyde de carbone, l'état sanitaire des plantes. Elle nécessite d'isoler un espace et d'associer à l'enveloppe séparatrice des équipements complémentaires de climatisation. Selon le type d'abri, le milieu est plus ou moins bien maîtrisé. C'est pourquoi tous les intermédiaires existent, une telle gamme de serres se justifiant par la recherche de la rentabilité dans des conditions très variables de climat, de marché, de culture, de coût de l'énergie et de la main-d'œuvre.
La modification du milieu
Local de culture assez grand pour être accessible aux travailleurs, la serre est caractérisée essentiellement par sa couverture, qui doit assurer l'isolement de l'atmosphère et laisser pénétrer le rayonnement actif pour la plante (de 400 à 760 nm, assimilable au visible). Réalisée en matériau rigide ou souple, cette couverture est soutenue par une armature capable de résister aux charges dont les plus fortes sont dues à la neige et au vent.
Les équipements de climatisation varient considérablement selon les types de serres qui doivent tous, même les plus simples, permettre irrigation et aération. Les serres ayant été initialement conçues pour les régions à saison froide marquée, l'installation d'un chauffage permanent constitue un moyen d'indépendance essentiel vis-à-vis du climat naturel. La climatisation en saison très chaude n'est, en revanche, pas satisfaisante car, la lutte contre les températures excessives est difficile et coûteuse. En ajoutant l'éclairage artificiel, l'apport de « gaz carbonique », les substrats artificiels et les solutions nutritives, c'est tout le milieu physico-chimique qui peut ainsi être modifié, mais on ne peut maîtriser celui-ci que grâce au pilotage des moyens mis en œuvre : c'est le rôle de la régulation et, de plus en plus souvent, des ordinateurs climatiques.
La régulation est l'ensemble des opérations et, par extension, des appareillages utilisés pour maintenir automatiquement, en dépit des perturbations, un facteur entre des limites données, plus ou moins étroites. Le principe consiste à comparer le niveau réel du facteur, par exemple la température, au niveau souhaité (consigne) ; l'existence d'un écart entre ces deux niveaux déclenche l'envoi d'un signal correcteur à l'organe qui permet de modifier le facteur, par exemple une vanne de chauffage. L'optimisation de la production requiert une action coordonnée sur l'ensemble des facteurs, le niveau de chacun d'eux devant être choisi en fonction de celui des autres et spécialement du facteur limitant qui peut lui-même être modifié.
Nouveau moyen de régulation, l'ordinateur de serre permet de prendre en compte simultanément les indications de divers détecteurs (température, lumière, etc.) et d'envoyer des ordres coordonnés aux différents organes de réglage en suivant un programme qui tient compte des caractéristiques de la serre, des équipements de climatisation, du climat réel et surtout de la nature de l'espèce soumise à la culture.
L'eau et les éléments minéraux
Culture de salades hors solCulture de salades hors sol
Sous serre, les plantes ne reçoivent pas les précipitations naturelles, d'où la nécessité des irrigations. Pour maîtriser les apports d'eau aux cultures, les actions portent un peu sur les effets climatiques (écrans d'ombrage, humidité de l'air), mais surtout sur le substrat et son approvisionnement en eau. La culture « en sol » fait progressivement place à la culture « hors sol », dans laquelle chaque plante, ou petit groupe de plantes, dispose d'un substrat individualisé, adapté en nature et en volume à ses besoins et alimenté par le dispositif d'irrigation. Celui-ci dessert les unités de substrat soit individuellement par-dessus (irrigation localisée), soit collectivement par leur base (capillarité), à partir d'eau délivrée en permanence ou périodiquement. Le substrat doit permettre la circulation facile de l'eau ainsi que la présence d'air pour la respiration des racines. La réserve hydrique unitaire étant très petite, l'irrigation doit être très précise : doses très faibles mais très fréquentes (plusieurs fois par jour), voire apports en continu pendant les heures chaudes.
Les éléments minéraux étant véhiculés par l'eau, l'association irrigation-fertilisation s'impose. Les moyens d'action portent sur le substrat et sur la solution nutritive qui lui est fournie. La qualité essentielle du substrat est l'inertie chimique : capacité d'échange nulle ou faible, absence d'élément actif ou phytotoxique. Aucun matériau simple ne réunissant ces qualités, on utilise fréquemment des mélanges, tels ceux à base de tourbe blonde qui sont, avec la laine de roche, les substrats les plus utilisés.
La solution nutritive doit contenir tous les éléments minéraux nécessaires à la plante, variables avec celle-ci et avec son stade de développement. La composition de cette solution doit donc être adaptable, à chaque moment, aux exigences propres que présente la plante cultivée. Tenant compte de la composition initiale de l'eau d'irrigation, qui contient des engrais ou des sels entièrement solubles, son pH est maintenu entre 5,5 et 6 pour éviter les précipitations, sources de carences sévères. La salinité de la solution est fréquemment contrôlée pour éviter carence ou toxicité.
La température
L'effet de serre résulte du comportement différent de la paroi à l'égard du rayonnement solaire, qu'elle transmet bien, et à l'égard du rayonnement émis par les corps terrestres, qu'elle absorbe. De jour, les objets sous serre absorbent le rayonnement solaire, s'échauffent et émettent un rayonnement infrarouge long qui est absorbé par la paroi. Celle-ci s'échauffe jusqu'à émettre, par les deux faces, une énergie totale égale à celle absorbée. Les objets sous serre reçoivent ainsi plus d'énergie que s'ils étaient placés à l'extérieur et s'échauffent plus. De nuit, le rayonnement infrarouge long subsiste seul et les objets abrités perdent deux fois moins d'énergie qu'en plein air et restent ainsi plus chauds. L'échauffement est accentué si l'air réchauffé ne peut être remplacé par de l'air extérieur. Il croît donc avec l'étanchéité de l'abri.
L'effet de serre est généralement favorable en période froide, mais peut être très néfaste en été. C'est pourquoi la maîtrise de la température vise non seulement l'insuffisance de chaleur mais aussi son excès.
Dans le premier cas, les moyens utilisés consistent à réduire les déperditions par un matériau de couverture absorbant ou réfléchissant le rayonnement infrarouge long, par le doublage des parois, par le déploiement nocturne d'écrans « thermiques », par la réduction des fuites et par des apports artificiels, c'est-à-dire par chauffage. Celui-ci est réalisé par air chaud ou par eau très chaude (jusqu'à 90 °C) circulant dans des tuyaux éloignés des plantes ou, et de plus en plus, par eau tiède, de 30 à 50 °C, dans des canalisations de grande surface disposées dans ou sur le sol ou dans la végétation (chauffage localisé). Les produits pétroliers (fioul surtout) sont de loin les combustibles les plus utilisés du fait de leur pouvoir calorifique élevé, de leur facilité d'emploi, de leur coût réduit. Les énergies de remplacement (solaire, géothermie, rejets industriels) sont marginales car difficiles à mettre en œuvre.
La lutte contre les températures excessives consiste à réduire les apports solaires par des écrans d'ombrage et surtout à accroître les déperditions par échange des airs intérieur et extérieur. On réalise pour cela une ventilation naturelle, par ouverture, ou forcée, par ventilateurs. Son efficacité est bien meilleure avec une vaporisation d'eau.
La lumière et le dioxyde de carbone
Les progrès dans la maîtrise de l'alimentation hydrique et minérale des cultures sous serre ainsi que dans le contrôle de la température ont fait ressortir le rôle prépondérant de l'éclairement naturel comme facteur limitant de ce type de culture. Aussi est-il apparu intéressant, pour la photosynthèse, de gêner le moins possible la pénétration de la lumière dans les serres et d'apporter un éclairement artificiel d'appoint. Par ailleurs, les modalités d'action de la lumière sur la morphogenèse et sur la floraison (par le phénomène du photopériodisme) sont désormais suffisamment bien connues pour permettre la mise sur le marché de nombreuses plantes fleuries à une date préfixée.
L'éclairement spontané est favorisé par des matériaux de couverture très translucides, des ossatures réduites, des formes et orientations particulières des serres. L'éclairage artificiel doit être conçu en fonction de l'objectif poursuivi, qui peut être la photosynthèse ou la morphogenèse. Pour une photosynthèse active, le flux énergétique, entre 400 et 700 nm, doit être très élevé, d'où l'utilisation de lampes émettant essentiellement dans cette plage : lampes à vapeur de sodium ou tubes fluorescents. La puissance électrique demandée au réseau étant importante, cet usage est limité aux phases particulièrement sensibles de certaines cultures. La photomorphogenèse et particulièrement le photopériodisme sont conditionnés, sous des flux très faibles, par les radiations rouges (de 600 à 730 nm) et d'autres, spécifiques à l'espèce et à la phase de développement. Aussi emploie-t-on des lampes à spectre continu et large, comme les lampes à incandescence. L'interaction entre photosynthèse et morphogenèse nécessite, en cas d'éclairage totalement artificiel, l'association de lampes des deux types précédents.
Le contrôle du dioxyde de carbone (CO2) dans les serres constitue une autre technique de la serriculture. Alors que la concentration de CO2 dans l'atmosphère libre est assez constante (350 vpm [volume par million]), la teneur spontanée en serre varie fortement : elle s'accroît la nuit (respiration seule) et diminue le jour avec la photosynthèse, d'autant plus que cette dernière est plus active et que la serre est plus étanche. Elle peut s'abaisser jusqu'à 100 vpm et arrêter l'assimilation, d'où l'intérêt des apports artificiels. L'enrichissement vise à obtenir une teneur comprise entre 600 et 1 500 vpm. Il est réalisé soit par combustion directe dans la serre de gaz exempt de soufre (gaz naturel, propane), soit par récupération du CO2 des fumées des chaudières, soit par injection de gaz industriel livré en bouteilles et distribué, comme le précédent, par un réseau de canalisations.
L'éclairage artificiel et l'enrichissement en CO2 sont souvent associés. Ils ne sont justifiés que lorsqu'ils apportent un avantage économique important au serriculteur, tel que la précocité ou la qualité.
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